Revenir aux bases

L’autre matin, une personne de mes contacts a partagé sur Facebook un article, racontant qu’un homme d’origine tibétaine se faisait insulter de « T’es Chinois, rentre dans ton pays » dans le métro. J’ai essayé de lire l’article au complet mais je n’en ai pas été capable, tant l’être humain me désespère. J’ai eu envie de commenter, que les animaux avaient définitivement plus de savoir-vivre, de bon sens, et une meilleure capacité à gérer leur stress et leur frustration que bien des humains sur cette planète. Puis je me suis ravisée, et je me suis dit que j’allais plutôt venir l’écrire ici. Mon raisonnement aurait été bien trop long en commentaire Facebook.

En réalité, quand je parle des animaux, je fais surtout allusion à mon chien, cinquième merveille du monde en matière d’adorabilité, car c’est lui mon exemple de tous les jours. Et je vais m’en tenir à lui, car je ne connais personnellement pas tous les autres animaux de notre vaste monde. Mon chien Hector, que bien des gens connaissent désormais car il occupe 92% de mon feed Instagram, est un être vivant doté de nombreuses qualités. Parmi elles, je dois citer son humour (sérieusement), sa douceur, sa gentillesse, son continuel entrain de GO de Club Med, sa bonne volonté, son extrême loyauté, et sa capacité à dormir dans des positions pas possibles, prouvant ainsi que la vie peut être si simple.

Nous autres, êtres humains bipèdes, sommes nombreux à avoir oublié que la vie peut-être si simple. Le stress, l’angoisse, la colère, la frustration, la vengeance (pour ne citer qu’eux) prennent beaucoup de place dans notre quotidien, et un rien suffit à les déclencher. Mon chien connaît le stress et la frustration, mais il ne les rumine pas des heures ou des jours durant, et se remet généralement de ses émotions en quelques minutes, pour ne pas dire quelques secondes. C’est comme s’il était doté d’une lumière s’éclairant à chaque émotion négative, lui rappelant que « Okay dude, ça n’en vaut pas la peine, retourne à ta sieste ». S’il était en train de courser un écureuil à en perdre la raison et que l’écureuil se réfugiait tout à coup dans un arbre, laissant Hector dans la consternation la plus totale les quatre pattes au sol, sa petite lumière s’allumerait pour lui dire « Vas-y, on s’en fout, y’a d’autres odeurs à suivre un peu partout ». Et il retournerait à son reniflage de sol, comme si de rien n’était. Avons-nous cette capacité ? Vraiment pas. On ressasse, on râle, on se plaint, on se calme, et on recommence. Jusqu’à épuisement ou jusqu’à auto-raisonnement dans les meilleurs cas. Et pendant tout ce temps-là, on n’agit pas, on ne fait rien d’autre de constructif, trop occupés à remplir notre seau d’émotions de négatif et de néfaste pour notre esprit, et pour l’espèce humaine toute entière. Les chiens n’ont pas le luxe de perdre ce temps-là ; ils vivent 10, 14, 20 ans pour les plus chanceux. Dans leur cas, il y a urgence de vivre.

Lorsque Hector rencontre d’autres chiens, après un reniflage de l’arrière-train qui signifie « Salut, ça va ? », il se met dans sa position d’appel au jeu (pattes avant tendues au sol, fesses relevées dans les airs et queue qui remue). Si le chien lui répond, tant mieux et ils vivent leur meilleure vie pendant 20 minutes, si le chien n’est pas intéressé et l’ignore totalement, tant pis, et les deux passent à autre chose. La susceptibilité n’existe pas. Si le chien est intéressé plus tard et veut finalement jouer, gros bonheur, fête et cotillons. La rancune n’a pas sa place dans le monde animal.

La crise du COVID-19 nous a prouvé à quel point nos comportements humains savent être abjectes et à l’inverse de ceux d’Hector et de ses amis à quatre pattes. Les batailles dans les épiceries à coup de sacs réutilisables et de rouleaux de papier toilette, les insultes, les « je fais ce que je veux », les poings, les pieds, les crachats. À la semi-blague, je disais qu’au moment venu de la fin du monde, ce n’est pas la fin du monde qui nous tuera, car notre voisin s’en sera chargé avant.

À la lumière de mon analyse Hectorienne de tout cela, je me demande sincèrement ce que nous sommes devenus. La fameuse expression « nous ne sommes pas des animaux » pour condamner un comportement déplacé, peu élégant ou grotesque d’un humain ne m’a jamais semblé aussi fausse et injuste. Les animaux ont tout à nous (ré)apprendre. Mais donc, à la lumière de tout cela, je me suis finalement questionnée sur ce qui amène mon chien à continuer à dormir sur le dos, les pattes en l’air, dans la position d’abandon et de non-stress la plus totale, alors que c’est la guerre sanitaire dehors et un peu partout autour du monde. Je ne crois pas qu’il ait conscience de l’urgence de vivre en tant que telle. Je crois plutôt que sa vie est faite de choses simples et qu’il ne s’embarasse pas l’esprit avec ce qui n’est pas nécessaire à son existence. Dormir au sec et à l’abri, manger une nourriture nutritive et de qualité, boire de l’eau, recevoir de l’affection et de l’amour, s’amuser, travailler un peu pour faire fonctionner ses muscles et son cerveau, se dépenser ; voilà son besoin quotidien. Voilà ce qui l’amène à dormir dans des positions pas possibles, signe que tout est cool et surtout, signe qu’il est heureux. L’abandon est total, le détachement à ce qui l’entoure est réel.

Aujourd’hui, ce qui m’inquiète avec la crise sanitaire et économique, hormis le fait que mes proches et moi restions en santé, c’est mon argent et mes biens. Comment continuer à payer mon hypothèque, mes frais de condo, les taxes, les assurances, les paiements de ma voiture, tous mes abonnements (hydro, gym, iTunes, Adobe, Netflix, cellulaire, Internet…). Comment payer l’épicerie, la bouffe du chien, les autres dépenses, et comment continuer à mettre de l’argent de côté pour mes impôts de travailleure autonome si mes contrats diminuent ou s’arrêtent, comme semblent s’arrêter les contrats de tous les indépendants autour de moi ? Je me pose cette question tous les jours, parce que ces paiements sont devenus centraux dans ma vie. Quand je suis revenue de mon tour du monde en 2014, je m’étais pourtant promis que je ne vivrais plus comme avant. Que j’avais compris. Compris que les biens matériels et l’argent ne menaient pas au bonheur. Cette vie de détachement, sans bien et sans trop de paiements à faire chaque mois, je l’ai vécue, un peu. Au début. Puis le consumérisme a repris ses droits, sans que je m’en aperçoive réellement. Petit à petit, bien par bien, abonnement par abonnement. Sept ans plus tard, je suis encore pire qu’avant. Avant que le COVID ne frappe à nos portes, je faisais tout un tas de plans économiques dans ma tête, afin d’« empirer » encore un peu plus, pensant naïvement que j’améliorerais pourtant ma condition. Une condition économique peut-être, quand tout va bien, sans ombre au tableau. Mais ma condition mentale ? Ça m’étonnerait fort, car il y en a toujours, des ombres au tableau. On souhaite améliorer un pan de notre vie, sans réaliser que c’est au détriment d’un autre. Parce que l’on vit dans un monde d’interdépendances, basé sur l’économie et non sur le bien-être simple et réel de la population.

J’avais donc compris, en 2014, que les biens matériels et l’argent ne menaient pas au bonheur. Je comprends aujourd’hui, en 2020, qu’ils peuvent même mener à l’inverse, l’anxiété et la dépression. Je ne suis pas encore en dépression, car l’argent continue de rentrer, me permettant ainsi de payer mes factures. Mais l’anxiété a fait dans ma vie son entrée, discrète, mais son entrée quand même. Je me suis récemment réveillée en pleine nuit pour faire un calcul de budget dans ma tête. À 3h40 du matin.

Cette crise sanitaire et économique m’amène donc à réfléchir à ce qui m’importe réellement. Je pense sincèrement que dormir au sec et à l’abri, manger une nourriture nutritive et de qualité, boire de l’eau, recevoir de l’affection et de l’amour, s’amuser, travailler un peu pour faire fonctionner ses muscles et son cerveau, et se dépenser, sont également nos besoins de base, à nous aussi. Il est certain que je ne souhaite pas totalement me couper du monde, j’aime trop les petits cafés indépendants de quartier et les bons restos. Je ne crois pas avoir envie de laver mon linge à la main et d’aller chercher l’eau au fond d’un puits tous les jours. Occasionnellement, oui. Tous les jours, non. Par contre, je suis certaine de vouloir mieux connaître la nature ; les champignons, les oiseaux, la botanique. J’ai envie de manger ce que je fais pousser et d’échanger avec mes voisins. Gagner de l’argent, oui, car c’est indispensable si je veux me payer des lattés dans les petits cafés indépendants que j’aime tant, tout comme payer ma facture d’hydro. Indispensable si je veux payer les taxes que je n’aurais pas le choix de payer pour vivre sur des terres qui ne m’appartiendraient pas réellement, même si j’étais propriétaire de mon chalet au fond du bois. Mais gagner de l’argent en me rendant utile, en offrant un service indispensable ou du réconfort/bien-être à ceux qui en ont besoin. Même peu d’argent, juste assez pour répondre à mes besoins de base. Je me mets donc à rêver d’une vie plus proche de la nature, plus simple, avec moins de stress et plus de temps pour moi et pour ceux que j’aime. D’une vie avec moins d’argent. Puis je me souviens que ma famille est loin, de l’autre côté de l’océan. Et que j’aurai toujours besoin de me sentir confortable financièrement, afin d’être en mesure de payer des billets d’avion dont les tarifs ridicules augmentent d’année en année, surtout pour un voyage last minute.

Cette nécessité d’acheter des billets d’avion n’est sans doute pas la seule raison à mon choix de rester, pour l’instant, en ville, happée par la bébé-anxiété de ne pas pouvoir éventuellement payer mes 1001 factures. Je crois encore trop fermement à la pyramide de Maslow, et au fait que mon estime et mon accomplissement personnel passent nécessairement par « faire de l’argent ». Je suis pourtant bien plus heureuse et satisfaite lorsque je rends un service gratuit à quelqu’un qui en avait vraiment besoin, que lorsque j’écris un texte que personne ne lira mais qui m’aura permis d’empocher 500 $. Il y a aussi quelque chose de galvanisant et de rassurant dans l’idée de répondre à ses envies et de penser pouvoir tout faire sans trop réfléchir. De la simple sortie au resto, aux frais vétérinaires non-prévus, en passant par un départ en weekend sur un coup de tête. Ça en mettrait à sacré coup à la vie sociale, aussi, de ne plus avoir tant d’argent pour suivre les amis dans leurs folies. N’a-t-on pas peur, même s’ils comprendraient sans doute notre démarche, qu’ils finissent par moins, voire plus du tout, nous appeler avec le temps ? Dans les faits, cela prouverait que nos valeurs sont différentes et que la vie fait son oeuvre, mais en réalité, le changement fait tout simplement peur. Et l’humain n’aime pas la peur. Encore moins celle de perdre et de décevoir.

Est-ce que je pourrais essayer de mener un vie plus simple tout en restant en ville et en gagnant toujours le même montant d’argent ? J’ose croire que oui. Mais étrangement, je ressens que non. Comme si la ville était un lieu où tout est possible économiquement, mais où tout est compliqué humainement. Comme si les tentatives d’encourager le développement et le mieux-être personnel ne servaient, en ville, qu’à faire descendre notre niveau de stress quotidien de deux ou trois degrés, sans nous permettre d’atteindre la réelle quiétude que l’on cherche tous. Comme pour colmater, patcher, mettre un pansement sur le bobo, sans réellement pouvoir le soigner à sa base. De la survie, en somme. Je sais que certains arrivent à allier les deux, à atteindre un niveau de zénitude satisfaisant tout en vivant en ville. Pour ma part, j’aurais l’impression de planer en plein mensonge. Peut-être parce que j’accorde trop d’importance aux gens qui m’entourent, à ce qu’ils pensent et à ce à quoi j’ai l’air. Parce que j’aurais l’air de nager à contre-courant. J’aime me fondre dans la masse et passer inaperçu ; je marche donc dans le métro comme un robot et j’en oublie de lever la tête. Symptomatique.

Mon chien me donne quotidiennement envie de me rapprocher de la simplicité, parce que c’est ce qui semble être la clé. Je ne parle pas de réapprendre-à-faire-du-pain-en-temps-de-crise ou de se lancer dans la confection de tous ses produits ménagers maison du jour au lendemain, même si tout nouveau skill est bon à prendre. Je parle de la simplicité au fond de nous. Nos envies réelles, nos aspirations profondes. Je parle de réapprendre à se connaître, s’offrir le luxe d’être honnête avec soi-même, de s’écouter, de se parler, de se reconnecter avec la personne qui se cache derrière l’étouffante carapace de conformisme et de pressions sociales. C’est dur. Mais pour ma part, c’est mon chien qui m’enseigne. Je réalise chaque jour davantage qu’il comprend bien plus que ce que l’on peut imaginer. Je sais désormais aussi que ce qui m’affecte l’affecte tout autant. Je ne fais que lui transmettre mes émotions, tous les jours et tout le temps. Ma bonne humeur comme mon stress et mon anxiété.

J’ai donc envie de revenir aux bases. Des bases qui n’impliquent rien d’autre que moi-même et mes proches. Des bases humaines. On lit partout dans les médias qu’il y aura un « après-COVID ». Que les gens auront compris ce qui est important, que l’on aura envie de mieux prendre soin de la planète. Watch out la recrudescence de fréquentation dans les épiceries zéro déchet. Et c’est super, c’est important, on doit tous changer notre façon de consommer. Je continuerai bien sûr d’essayer, moi-même, d’être le plus zéro déchet possible, le plus végane possible (mais je continuerai aussi à manger du fromage, no compromise possible for this, sorry). Mais avant de vouloir continuer à changer ma façon de consommer, qui implique nécessairement de continuer à consommer (ben ouais), je veux surtout continuer à changer ma façon de voir la vie et de me voir moi-même. Continuer à miser sur moi et sur ce qui nous constitue tous à la base : des cellules, des bactéries, des minéraux. Donc la nature, l’invisible, la confiance en le mystère. La « vie moderne » nous a laissé croire qu’on pouvait tout contrôler, on a une belle preuve aujourd’hui que c’est du gros bullshit. Et si le COVID (ou nos animaux de compagnie) nous permettent de le réaliser enfin, alors on ressortira de tout cela plus pauvres économiquement, mais plus riches d’humanité. Et ce sera déjà un bon début pour qu’opère un changement, un vrai.

  1. Michele selles

    Oh oh la vie quoi avec toutes ses contradictions mais aussi la vie avec un grand V.
    ELLE EST BELLE LA VIE SI TU ES EN ACCORD AVEC TOI MÊME
    ne te poses pas trop de questions ma cousine vie, ressens, acceptes.
    Un sourire, une parole, un regard pour l’autre même moi cela me remplie de joie. Je suis encore très naïve mais je le resterai.
    Je t’embrasse de tout mon koeur a vite de te lire

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  2. Zhu

    Je fais partie de ces indépendants dont les contrats se sont arrêtés du jour au lendemain (enfin, pour être exacte, vers le 23 mars) 😉

    Je flippe. J’ai l’habitude des périodes creuses et je sais ce que c’est de ne pas boucler ses fins de mois. Je m’étais jurée que j’essaierai de trouver un travail que j’aimerais et grâce auquel je pourrais manger (dans ma famille, on coche la case « travail qu’on aime », mais pas celle « manger »). Pari réussi depuis 15 ans.

    Pour moi, l’argent ne donne aucun pouvoir, aucune satisfaction précise : c’est une marge de manoeuvre. Sans sous, on est coincé : géographiquement, parfois dans sous la coupe d’un mauvais boss, parfois dans une mauvaise situation familiale.

    J’aime la simplicité, je suis plus heureuse quand je voyage et que tout ce dont j’ai besoin tient dans mon sac.

    Mais quand même, gagner sa vie, c’est bien utile.

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