Les habitudes

J’ai écrit ce texte quelques mois après mon arrivée au Nunavik, il y a près d’un an. Je l’avais présenté à un concours de récits pour lequel je n’ai pas été sélectionnée, alors je le partage ici. Bonne lecture.

La lumière était belle. C’était une lumière de fin de journée, celle qui nous annonce que les nuits commencent doucement à raccourcir. Une part de moi aurait aimé entendre un chant d’oiseau, même léger, promesse que le printemps ne tarderait plus. Mais Kuujjuaq était toujours enfouie sous une épaisse couche de neige, si bien qu’à la pause du lunch, voulant découvrir un nouveau chemin et ainsi changer mes habitudes, je m’étais enfoncée dans la poudreuse jusqu’à la taille. 

Je me concentrais sur cette lumière et sur les dégradés de couleurs, dans ce ciel qui semblait bien plus pur et bien plus beau qu’en ville. J’y voyais du orange, du bleu, du gris, et comme chaque soir, ma détermination et moi y voyions du vert, juste avant que l’obscurité ne soit totale. C’était ma northern golden hour à moi, celle qui me donnait l’impression de vivre quelque chose de différent du reste de la planète. 

Je marchais sur le trottoir inexistant, en sens inverse des quelques voitures qui croisaient ma route. Il était 17h09 et je voulais arriver au bureau de poste avant la fermeture. M’y rendre était sans doute l’une de mes activités les plus excitantes depuis mon arrivée dans ce grand nord québécois un mois plus tôt. Marcher était en revanche mon activité préférée depuis la mise en place des premières synapses dans mon cerveau, c’est-à-dire il y a fort longtemps, pour réfléchir vite et efficacement. J’ai appris très jeune que cela fonctionnait bien mieux pour moi de le faire en marchant, plutôt qu’en restant assise sur une chaise. Aller au bureau de poste devenait ainsi prétexte à la réflexion.

Je prenais le raccourci des motoneiges, enfonçais par maladresse mon pied gauche dans la neige non tassée sur le bord de la route, et m’arrêtais au stop car bien trop d’autos (quatre environ) semblaient ne plus savoir à qui c’était le tour de passer. Pour un piéton, j’ai attendu longtemps. À Montréal, j’aurais traversé en prenant soin de ne jeter qu’un coup d’œil furtif aux potentiels dangers survenant de tous les côtés. Parce que la circulation dans cette jungle urbaine, j’y étais habituée. Ici, les codes, même les plus insignifiants, m’échappaient encore.

C’est précisément à ce stop et à cet instant précis, vers 17h11, que j’ai compris ce que m’avait dit mon voisin quelques dizaines de minutes plus tôt. 

Cette discussion m’avait déconcertée. Nous avions discuté du Nord, des nouveaux du Sud arrivant au Nord, et du besoin que certains avaient de raconter à l’écrit, publiquement, leurs aventures du Nord aux gens du Sud. Je faisais partie de cette catégorie-là, mais à la seconde où j’ai senti une once de jugement dans la voix de mon interlocuteur, j’ai cru bon de me justifier quant à mon besoin d’écrire ; « ça me permet d’exprimer des choses et de remettre de l’ordre dans le bordel que sont ma tête et mes sentiments », avais-je dit naïvement et sans trop reprendre mon souffle. Il avait esquissé un petit sourire gêné qui signifiait « OK », mais dans le fond, je sentais qu’il ne comprenait pas. Et c’est en marchant vers le bureau de poste que les choses se sont éclaircies dans ma tête, à mesure que la lumière du soleil s’éteignait calmement. 

À 17h13, les balançoires du terrain de jeu que je longeais ne se balançaient pas avec le vent. Aucun grincement inquiétant, ayant pu ajouter quelques soupçons d’angoisse à l’atmosphère que je voulais conférer à mon récit intérieur, ne se faisait entendre. Cela frôlait systématiquement mes pensées lorsque je passais devant des balançoires abandonnées. Il était cependant assez rare qu’elles dansent doucement au souffle du vent, soulevant un lit de feuilles mortes dans un paysage en noir et blanc. Mais cela faisait partie des habitudes de mon inconscient, d’avoir ce genre de réflexes de pensées, qui ne collaient jamais vraiment au contexte de ma réalité. Mais puisque j’étais ici depuis peu de temps, mon inconscient m’avait fait sourire ; je savais désormais, que systématiquement en passant devant ce terrain de jeu, une brève pensée à ce sujet surgirait dans mon esprit. 

Et à mon interlocuteur qui vivait ici depuis très longtemps, qu’est-ce que ce terrain de jeu pris dans les glaces de février lui évoquait-il ? Le regardait-il parfois, en passant, attendant que les balançoires daignent se balancer ? Je savais désormais que les premiers ressentis d’un Qallunaat débarquant pour la première fois au Nunavik, n’étaient pour lui qu’élucubrations. Parce que les Qallunaat, ils passent tous par les mêmes émotions au début ; surpris par le froid, le silence, la solitude, l’espace et le temps – si différents – dans ce grand nord oublié. Lui aussi, c’était un Qallunaat. Mais de ceux qui sont là depuis si longtemps, que le Nord est devenu leur réalité. Leurs premières impressions à eux, c’est comme si elles n’avaient jamais existé.

Vers 17h16, j’avais traversé le pont en fer, celui qui glisse un peu quand la neige y reste nonchalamment accrochée. Cette fois-ci, je ne m’étais pas arrêtée pour observer les traces de motoneiges dans ce que j’imaginais être une vallée verdoyante, sous l’épais tapis blanc. 

J’ai d’abord commencé à juger ce manque de compassion, avant de me souvenir que moi aussi, comme mon interlocuteur, j’avais souvent levé les yeux au ciel, en prenant connaissance des découvertes de ceux qui découvraient ce que j’avais déjà découvert bien avant eux. 

Le coupable s’appelait l’habitude.

Le souvenir de l’habitude, qui me hantait parfois, ne lâchait plus mes pensées à partir de 17h18. Je ne savais plus si je devais prendre à gauche et passer devant l’église en construction, ou si « tout droit » était une option à considérer. Dans le doute et compte tenu du peu de temps qu’il me restait pour arriver à l’heure au bureau de poste, je choisissais l’incertitude et passais tout droit. Je pressais le pas et tentais de donner à ma démarche un air plus sûr, pour contrebalancer avec l’habitude qui ne m’habitait guère depuis plusieurs années à cause des chemins de traverse que j’empruntais, volontairement. 

J’ai voulu saluer cet inconnu, le premier autre piéton rencontré depuis 17h09, mais ses yeux fixaient le sol et ses pieds raclaient l’asphalte, que l’on devinait sous la petite neige fine, usée par les pneus d’hiver des voitures. Je me demandais si ce piéton avait des habitudes, bonnes comme mauvaises. Mais avant même de m’imaginer lesquelles cela aurait pu être, je songeais que même les bonnes habitudes devenaient mauvaises à mes yeux.

Peu avant 17h25, j’arrivais au bureau de poste, satisfaite d’avoir un gros cinq minutes devant moi pour ouvrir mon casier postal. Je tournais la clé lentement dans la serrure, comme pour profiter pleinement de chaque seconde à ma disposition. Très vite, je tendais à l’employé du bureau de poste le petit carton me donnant droit de réceptionner mon paquet, avant de constater que ledit paquet était bien trop gros pour ne contenir qu’un seul petit tube de crème hydratante pour le visage. « Maudits emballages qui nous suivent jusque dans l’arctique ! », pensais-je. 

Mon gros carton pour rien et moi repartions dans le sens inverse, sans trop d’options pour déjouer l’habitude sur le chemin du retour. Je savais éperdument qu’ici, les habitudes, elles finiraient par se jouer de moi, me provoquant jour après jour, dans un environnement familier si étroit au milieu de l’immensité de la nature, que je n’aurais pas d’autres choix que de les accueillir. 

17h42 : je repassais par le pont en fer, prenais garde de ne pas y glisser, m’arrêtais pour observer les traces de motoneiges, puis longeais le terrain de jeu aux balançoires toujours statiques. Après tant d’années à avoir cherché coûte que coûte à prendre les routes de campagne plutôt que l’autoroute, laissant les habitudes plusieurs kilomètres derrière moi, je réalisais qu’elles roulaient en réalité bien plus vite que moi.

  1. Grand Phil

    « Sème un acte, tu récolteras une habitude; sème une habitude tu récolteras un caractère; sème un caractère tu récolteras une destinée » (Dalaï Lama)

    Encore un très beau texte de mon Inuit de Fille. Des photos splendides. Avoir des habitudes c’est bien! Ça permet de les bousculer de temps en temps et faire peau neuve.

    Que reste-t-il de ces chemins de traverse si ce n’est la richesse des rencontres et la majesté des paysages? L’osmose Esprit-Matière de la Pachamama….

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  2. Zhu

    Chui même pas de ta famille, et j’adore toujours autant tes écrits, que je guette et me réserve pour un moment de détente!

    Désolée qu’il n’ait pas été retenu au concours, tu le méritais. De la part de quelqu’un qui est régulièrement rejettée par les concours, les agents et les éditeurs, euh… ben t’en fais pas, nous, les lecteurs, on aime 🙂

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