Le pouvoir et les envies

Le pouvoir et les envies

Comme une subite et dérangeante envie de faire pipi au milieu du Salar de Uyuni, j’ai l’envie indomptable aujourd’hui de vous partager ma réflexion concernant la notion de pouvoir. Et plus particulièrement du verbe pouvoir que l’on utilise vraisemblablement à mauvais escient. La réflexion m’est venue dans la douche hier à 12h20, après avoir littéralement cru que la fin de ma vie était proche. J’ai passé une heure difficile dans un cours de boxe, ou peut-être était-ce une journée entière, tant j’ai souffert. J’ai légitimement pensé que je n’arriverais pas au bout. Force est de constater, puisque j’écris actuellement frénétiquement ces lignes en buvant un smoothie aux fruits rouges, que je suis bel et bien arrivée au bout, même si mes doigts tremblotent en tapant sur mon clavier.

Je ne tiens pas en planche plus de 30 secondes à la fin de l’entraînement de boxe. Je préfère m’échouer lamentablement sur le ring, sur le ventre, les bras écartés et face contre terre, pendant que tout le monde force une dernière fois. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence et arrêter de m’auto-flageller ; je suis bien plus capable que ce que pensais être capable de faire.

Combien de fois dans ma journée m’entends-je dire que je ne peux pas, que ce n’est pas possible ou du moins trop compliqué. Combien de fois dans ma journée, me mets-je donc des barrières psychologiques, précisément là où il n’y en a pas ? Je suppose que c’est rassurant de ne pas toujours tout pouvoir, de se fixer des limites, d’invoquer la facile complexité des choses et des situations, afin de rester confortablement dans un cadre pré-auto-établi, par nous, par la société, par ce que les autres nous renvoient de nous-mêmes ou par ce qui est attendu de nous. L’objet de cet article n’étant pas, une énième fois, d’aborder le vaste sujet de ce que la société exige des robots des humains que nous sommes, je vais tenter de me concentrer sur les choix et les opportunités du quotidien qui inondent nos champs des possibles. Pas que je ne puisse pas, que ce ne soit pas possible ou que ce soit trop compliqué de mettre en cause la société et les autres ; simplement, je n’en ai pas envie. C’est là toute la subtilité que j’y vois et tout le sens que je veux donner à ces quelques lignes.

Je fais partie de ces personnes pénibles, celles qui pensent que l’envie réelle est le moteur de tout. Je suis d’ailleurs, moi-même, un très mauvais exemple pour me permettre de l’ouvrir à ce sujet ; j’ai mis précisément 5 mois à traîner mon arrière-train jusqu’à un cours de sport, après me l’être noté dans mon iCal quasiment tous les jours comme « truc à faire ». Mais mes récentes prises de conscience et le dur travail fait au quotidien d’un commun accord avec moi-même, me donnent envie de partager, grandeur d’âme m’habitant, ces quelques bribes de réflexions.

Parc Lafontaine sous la neige, Montréal

En cherchant bien, on peut voir une belle métaphore sur cette photo. (Parc Lafontaine, Montréal, mars 2017)

La question s’est pas mal promenée dans les abîmes de mon esprit ces dernières semaines. La conclusion de ces élucubrations, c’est que derrière le « je ne peux pas », se cache souvent un « je n’ai pas envie », qu’on pourrait aisément parfois accompagner d’un gros mot. Un « putain, j’ai pas envie » ou un « j’ai tellement pas envie, bordel » permettent souvent d’exprimer le fond de notre pensée, tandis qu’un simple et mystérieux « je ne peux pas » laisse place à mille et une interprétations possibles pour l’interlocuteur. Ce dernier va vraisemblablement s’imaginer, comme le suggère notre ami Larousse, que l’on n’a pas la possibilité, les moyens physiques, matériels, techniques, intellectuels, psychologiques, etc, de faire quelque chose. Il faut cependant admettre qu’il est délicat de répondre à quelqu’un qui nous propose un verre ou un resto : « non merci, j’ai zéro envie ». Alors on prétexte, préférablement, notre capacité à, ou notre pouvoir de.

Jusque là, je n’ai pas tant de problème avec l’idée. Étant relativement susceptible, je dois avouer préférer savoir (ou croire) que la personne à qui je propose de venir jusqu’à moi a vraiment une impossibilité vitale, plutôt qu’une envie mitigée. Auquel cas, cette personne devrait, malheureusement pour elle, sortir de ma vie sans autre forme de procès. Je vous laisse décider si vous souhaitez voir ici un amour-propre démesuré ou un second degré décapant.

Ce qu’il faut préciser dans toute cette histoire, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit toujours d’une question de flemme ou de non-motivation. Loin de là. Mais lorsque je réponds « non » à une invitation, parce que j’ai prévu d’aller au yoga ce soir-là (ma façon de vous glisser subrepticement que je fais également du yoga – quelle merveilleuse et sportive personne je suis), je ne peux pas parce que j’ai choisi de faire autre chose. Si Pénélope Cruz me proposait une date le même soir, croyez-moi, je trouverais un arrangement pour le yoga. Une question d’envies et de choix, vous disais-je.

Le véritable problème, à mon sens, avec tout ça, c’est que cela s’applique dans toutes les sphères et dimensions de notre vie. De la proposition de café la moins sexy du monde de Kevin, l’insignifiant voisin d’en face, à nos envies, rêves, et désirs les moins avoués. Par exemple, je rêve de partir explorer le reste du Canada jusqu’en Alaska, à bord d’un T1 Westfalia pour une durée indéterminée, mais je choisis de rester au Québec, dans mon travail, dans mon appart, et d’acheter des lampes en forme de cactus à 160$. Je pourrais choisir mon T1, mais ça demande de la recherche, de l’argent, du temps, du courage, de la détermination, et en ce moment, j’ai juste envie d’aller au travail, de râler parce qu’il faut aller au travail, et d’acheter des lampes cactus pour mon appartement. Le point, c’est qu’il faut simplement assumer nos véritables envies – même éphémères – et arrêter de tout mettre sur le dos de notre capacité à faire les choses et de notre pouvoir de les faire. Mon amie Audrey vous dirait que des limites à nos envies réelles, il y en a peu. Je vous le dis aussi, je ne me sens jamais autant vivante que lorsque j’écoute une envie profonde, même irraisonnable. Surtout irraisonnable, en fait. Et lorsque mes envies irraisonnables et mes envies plus raisonnées entrent en conflit parce qu’elles se manifestent en même temps, alors ça donne lieu à ce genre d’articles.

Certains viendront me dire – moi la première, sans doute, si je n’étais pas en train d’écrire ces lignes – qu’il n’y a pas qu’une simpliste question d’envie, dans la vie. Tout un tas d’autres émotions viennent s’immiscer jusque dans notre peau et sous nos ongles pour nous empêcher de faire et d’agir ; au hasard, je vais citer la peur. Ceci est juste un hasard. Mais parlons-en une prochaine fois, si vous le voulez bien. Toujours est-il que parfois, moi, j’ai envie de dépasser ma peur. Parfois non. Mais parfois oui, et ça marche.

Pour clore cet article sans queue ni tête, j’aimerais préciser à qui de droit que j’ai juste fait deux cours de yoga, en réalité. Vous ne pensiez quand même pas qu’en trois semaines j’allais me transformer en cet être abject et suffisant qui ne parle plus que de sport, et qui ponctue désormais ses phrases par des Namaste jamais bien placés ? Bon. Et des cours, j’en ai fait juste deux, parce que je ne pouvais pas y aller plus tôt. Non, avant ça, je ne l’avais juste pas choisi. Je n’avais juste pas envie.

  1. de Novelda

    Excellent! Mais je coince sur la métaphore. Bon je continue de chercher.j’en ai envie mais pas le pouvoir. Bon ceci dit, vouloir c’est pouvoir.

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  2. Eustorgie

    Il n’y a pas que « de Novelda » qui coince sur la métaphore . Mais bravo pour l’article qui, une fois de plus, est excellent. En plus, je pense que boxe et yoga sont complémentaires, continue…
    Et d’après un vieux proverbe Français :  » qui ne fait pas quand il peut ne fait pas quand il veut ».

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  3. Joyeux

    Je pourrais en discuter pendant des heures tellement mon cerveau est en ébullition : )
    Chouette article,
    Bises
    Chez le normal névrosé, le désir est conditionné par la réalité. On peut toujours mais le chemin est parfois à trouver pour « contourner » ou comprendre les barrières que l’on a laborieusement érigées enfant…
    Et est on sur que c’est bien toujours du désir!?
    Besos again

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