Comment j’ai un jour été très excitée par deux poireaux et une patate douce

Comment j’ai un jour été très excitée par deux poireaux et une patate douce

Je sommerais toutes les personnes un brin obscènes, ayant atterri là pour de mauvaises raisons, de bien vouloir fermer cette page. Ou de rester, mais votre déception sera grande, croyez-moi. Car je vais réellement expliquer pourquoi, un jour, une plante potagère et une convolvulacée m’ont vraiment excitée – ou rendue excessivement heureuse, pour arrêter là toute suggestion malvenue.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai aucune personnalité face à une boîte de nuggets du MacDo, que je ne suis pas capable de refuser du chocolat au lait (Lindt et Kinder, merci), et que je vendrais mes enfants pour du fromage de chèvre (Dieu merci, je n’ai pas d’enfants). J’aime la bonne bouffe, mais aussi la mauvaise (fast food, sucres raffinés, et autres cochonneries inutiles à nos vies), mais, pire que tout cela, je n’ai pas de fond. Ou très peu. Je suis capable d’en manger beaucoup, très vite, et très souvent.

Ça n’a jamais été dramatique outre mesure, si nous mettons de côté des années une vie de yo-yo en termes de kilos. Ce poids, je le prenais vite mais le perdais vite aussi, sans faire de sport ou très peu. Mais ça, c’était avant.

Je suis retombée sur Terre quand j’ai passé la merveilleuse et néanmoins fatidique barre de la trentaine, développant une culotte de cheval jusqu’alors inexistante, et qui est aujourd’hui, je vous l’assure, tout à fait persistante. J’ai pris 3 tailles de soutien-gorge – et ce n’est pas la peine de me dire oh la chance !, parce que j’avais déjà 3 tailles de trop – ainsi qu’une inutile bouée de sauvetage, s’étant clairement greffée sous ma peau du ventre et des hanches. En clair, j’ai grossi depuis les dernières années car je suis une femme de plus de 30 ans qui mange de la marde et/ou en trop grosse quantité, et qui est capable de dire au diable les calories ! quand on lui propose un gâteau triple chocolats après une tartiflette.

Avant de me faire insulter par d’autres femmes qui se jugeraient plus grosses que moi, j’aimerais préciser, à toutes fins utiles, que les personnes trop minces ou trop grosses n’ont pas le monopole du trouble alimentaire. Ça fait des années que j’estime avoir une relation compliquée avec la nourriture et on dirait qu’à chaque fois que j’essaye d’en parler, on m’envoie bouler parce que je suis « visuellement à peu près correctement proportionnée ».  Les réactions vont du mignon « Euh, si tu es grosse alors qu’est-ce que je suis ? » au fatiguant « Ok, enfin, c’est pas ça, avoir un problème avec la bouffe ». Et si, MOI, j’estime que c’en est un dans ma vie, de problème, est-ce que j’ai le droit ou faut-il que je passe par le comité des gens qui décident à ta place ce que sont TES problèmes dans TA vie ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas des degrés de gravité dans les troubles alimentaires. Je ne dis pas non plus que mon poids m’empêche de vivre, parce que ce n’est clairement pas le cas ; mais ce qui me pose problème au quotidien, et ce depuis des années, c’est d’être capable de trop manger tout en sachant éperdument que j’aurai excessivement mal au ventre ensuite, et ne pas réussir à m’arrêter malgré ça.

Je ferme cette parenthèse, qui n’est pas du tout le sujet de cet article. Le sujet de cet article, recentrons-nous, c’est qu’un jour – CE JOUR – mes yeux se sont écarquillés comme ceux d’un enfant le jour de Noël, lorsque j’ai ouvert mon frigo, affamée, et que j’y ai aperçu ma patate douce et mes poireaux. Pourtant, deux secondes avant, je pensais au Big Mac et aux frites molles du MacDo. La raison de cette bipolarité d’envies culinaires vient du fait, que, depuis 6 jours exactement, je suis (du verbe suivre) une cure « DÉTOX ». Ce mot exaspérant, sonnant très Pinterest, se retrouve un peu partout dans les airs des interwebs, et ça a tendance à m’énerver copieusement. Vous aussi, j’en suis sûre. Mais pour une raison que j’ignore, alors que je buvais un merveilleux latte glacé avec une amie il y a quelques semaines, j’ai décidé, comme elle, de m’embarquer dans cette cure « DÉTOX » dont elle venait de me parler en termes très simples, très accessibles, et avec une ultime promesse, celle que cela nettoierait mon intérieur. L’idée de ce grand nettoyage d’automne m’a plu. Après tant d’années à ingurgiter du gras, du sucre, du sel, du gluten, et plein d’animaux, je me suis dit que ce ne serait pas du luxe.

Au fond de moi, on ne va pas se mentir, ce qui m’a le plus plu là-dedans, c’était le défi. DOUZE jours sans manger de produits laitiers, de produits à base de farine, d’arachides, d’aliments fermentés et de sucres raffinés… Comment allais-je m’en sortir ? Bien sûr, sinon ce n’est pas drôle, l’alcool est également proscrit. En parallèle, il faut prendre des gélules (dégueulasses) à base de plantes deux fois par jour. N’étant vraiment pas inventive en matière de cuisine, j’ai commencé cette cure en me faisant du riz brun avec des oignons et des tomates en guise de premier repas. J’ai réalisé que si je me nourrissais ainsi pendant 12 jours, j’allais clairement perdre le goût de vivre. Après ce premier dîner, j’ai rêvé de pâtes carbonara, de pizza 4 fromages, de poutine au porc effiloché, de tarte au citron meringuée et de ribs au barbecue alors que je n’en mange jamais. Dès le jour 2, j’ai compris. Tout était une question de temps. De prendre le temps. De cuisiner. Eh merde.

Plutôt que de chercher des recettes et de les appliquer à la lettre – car ça peut vite coûter cher et parce qu’il y a toujours un truc à la con dans la recette qui m’est interdit – je me suis mise à aller plus souvent à l’épicerie, et à acheter les légumes « en soldes ». C’est ainsi que je me suis retrouvée avec des légumes presque inconnus pour moi. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de les connaître davantage, ces légumes-là. Mais généralement, après 2 ou 3 semaines dans le tiroir de mon frigo, ils finissaient par devenir mous et/ou poilus et terminaient leur courte existence dans le compost de la ville de Montréal. Car oui, nous compostons à Montréal. Et je pense que bien des terres québécoises sont devenues fertiles grâce à moi et à mes tentatives de me donner bonne conscience à coup de fondues de poireaux et d’artichauts vapeur. J’ai appris à être inventive. Parfois ça marche, parfois non. Parfois tu te régalerais presque, parfois c’est tout bonnement dégueulasse. Mais j’ai persévéré, pensant que je pouvais être capable d’autre chose que de commander des sushis par dépit, et surtout, qu’il s’agissait juste de 12 jours… Dès que ce serait fini, j’irais me payer un MacDo pour me récompenser, c’était une certitude.

Mais là où je me suis mise à avoir un sérieux doute sur mon incapacité à finir par aimer ça, c’est quand je suis rentrée un soir, affamée, et que je suis allée jeter un oeil au contenu de mon frigo. J’y ai trouvé des poireaux et des patates douces. J’ai souri et j’ai hésité entre les deux. Je n’hésitais pas en me demandant, hum mais lequel sera le moins dégueulasse des deux ?! comme je l’aurais clairement fait il y encore très peu de temps, mais plutôt hum, lequel irait le mieux avec mon saumon vapeur ? Après m’être dit que j’étais en train de devenir comme ma mère, j’ai trouvé ma réponse : les poireaux. J’aurais aimé m’arrêter sur cet happy ending, mais malheureusement, je dois avouer que j’avais mis BIEN TROP de curry. Ce fut donc presque immangeable. Mais j’étais fière. Et j’ai tout mangé quand même.

À la fin de cette 6ème journée, et suite à cette histoire de saumon et de poireaux curryisés à l’extrême, je suis allée me coucher en réalisant que ça y est, j’en étais à la moitié de cette foutue « DÉTOX » ! J’avais eu des envies, parfois, mais je n’avais pas craqué. Cette nuit-là, je m’endormis le ventre gargouillant un peu, certes, mais fière de moi.

[Pause – Jusqu’ici, le texte a été écrit pendant la cure, à la fin du 6ème jour exactement. Ce qui vient ensuite a été rédigé après la fin de la cure.]

Puis les 7ème, 8ème et 9ème jours sont arrivés. Les choses ont commencé à se gâter considérablement et à empirer jusqu’au 12ème et dernier jour. Si les gens – en particulier ceux qui n’ont jamais fait ce genre de « DÉTOX » – adorent dire – sans savoir de quoi ils parlent, donc – que « le pire, c’est le début », croyez-moi, ils se trompent allègrement. Au début de la cure, on pense naïvement qu’on va sauver le monde et révolutionner sa vie avec nos crudités rangés par familles dans des Tupperwares assortis. Rapidement, l’illusion se dissipe et on réalise que l’on est fatigués de couper des légumes trois fois par jour et qu’on a l’impression d’être devenu un lapin aigri à force de bouffer des carottes comme si c’était la collation la plus excitante du monde. Je sais que c’est la vie de plein de gens, de bouffer des carottes coupées en lamelles parfaites à 16h, mais ce n’est pas la mienne depuis 30 ans. J’ai donc subi la fin de ces 12 jours de l’enfer, troquant au jour 10 mon deuil du gras contre un sentiment de victoire non dissimulé lorsque je rentrais à nouveau dans mon pantalon noir préféré, qui restait tristement coincé au niveau de mes cuisses encore un semaine plus tôt.

Mais venons-en au fait, et évitons-nous cet insoutenable suspens ; me suis-je offert un festin chez Ronald MacDonald au premier jour de la libération ? Non. Pas même un latte au lait de vache. J’ai continué à me faire un latte avec du lait d’amande le matin, alors que j’ai pesté de tout mon être contre cette substance non-laitière dans mon café pendant 12 jours. Je n’ai pas entamé la tablette de chocolat Lindt qui m’attendait sagement sur mon étagère depuis 2 semaines. Je n’ai pas non plus mangé de poutine au porc effiloché. Pas le premier jour, non. Ni le deuxième. Mais le troisième, oui. J’ai ensuite brunché gras (avec du bacon, le luxe suprême). Et j’ai même terminé la semaine sur un dîner composé exclusivement de chips BBQ et de bières. Le retour de la décadence.

J’aurais adoré, sincèrement, vous annoncer que j’étais une nouvelle femme après cette cure. Mais non. La route est encore longue pour ne pas tomber dans le paquet de chips à la moindre contrariété. En revanche, ce qui est certain, c’est que j’ai appris 3 choses primordiales au cours de ces 12 jours :

1. Tomber dans le paquet de chips dès que quelque chose me fâche, ça ne sert profondément à rien. Pour la simple et bonne raison que je suis dans le même état lorsque je résiste à cette inutile tentation et lorsque je n’y résiste pas : je continue à être fâchée. Pire, quand je n’y résiste pas, je suis dans un état que je qualifierais de plus-que-fâchée, car il faut y ajouter l’impardonnable culpabilité d’avoir flanché ;

2. Je suis relativement capable de me construire un repas cohérent avec 3 légumes et 2 épices, de trouver ça quasiment bon, et de ne pas avoir l’impression que ma soirée et ma vie toute entière sont gâchées à tout jamais ;

3. Mais surtout, j’ai arrêté d’avoir peur et d’avoir la flemme. Deux sentiments qui ne devraient pas avoir leur place dans la cuisine ou dans les rayons des épiceries. La preuve : j’ai acheté des topinambours DE MON PLEIN GRÉ l’autre jour et je ne les regarde même pas avec mépris, même si je n’ai aucune idée de comment ça se fait cuire. Je continuerai avec bonheur à manger de la junk un peu trop souvent pour l’avouer librement et non sous la contrainte, mais je peux affirmer que durant ces 12 jours, je me suis aidée moi-même (et toute seule). Le gras et le sucre ne sont plus mes seules sources de coolitude journalière, et je n’en ai plus autant besoin pour me remonter le moral. Je n’irais pas jusqu’à dire que les poireaux sont devenus ma comfort food, mais je les trouve sympathiques. Sympathiques et parfois, en situation de crise extrême, relativement excitants. CQFD.

PS : About les topinambours, j’en ai fait de la soupe (avec carottes, pommes de terre, un peu de crème fraiche). Ma plus grande fierté depuis 1996, sachez-le.

 

Crédit photo : Peter Wendt

  1. Marion

    J’ai adoré ton article toujours sincère et bourré d’humour. Et c’est vrai que tant que les personnes ne tombent pas dans les extrêmes il est facile de rassurer les amis dans leur état (quelques kilos, un gros chagrin suite à une rupture) mais je pense également qu’il y a là quelque chose de très malsain à se complaire du malheur des autres. En effet, il est difficile de dire à une amie obèse qu’elle devrait perdre du poids alors qu’il il est aisé de dire à une anorexique qu’elle devrait manger.
    Il y a, et c’est triste, des individus qui se rassurent de voir que d’autres sont plus malheureux, plus « difformes » qu’eux. Cela conforte dans son état en rapprochant les gens de soi plutôt que d’avoir le courage, comme toi d’essayer de changer, de sortir de sa confort zone, de prendre le temps de cuisiner, d’aller transpirer et de souffrir de courbatures. Bravo Anne !!!!!! Et vive les patates douces !!!

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    1. Anne Sellès

      Merci ma chère Marion ! Je pense surtout que la société occidentale a totalement « distordu » la notion de grosseur/minceur. Il y a des gens visuellement en surpoids qui sont en réalité bien plus en santé que des tas de personnes « minces ». Comme me l’a justement fait remarquer une amie très sensible au sujet : pour de nombreuses personnes aujourd’hui, les troubles de conduites alimentaires, c’est ce qu’ils voient à la télévision. C’est très dommage, car c’en devient un sujet tabou pour toutes ces personnes pour lesquelles la bouffe peut être un problème et qui ne rentrent médicalement pas dans les soi-disant « uniques » catégories de TCA. Bref, vive les patates douces, oui ! 🙂

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  2. Corinne

    Rigolo et je m’y retrouve complètement! J’ai appris à cuisiner les légumes ces dernières années à force de petit copain, amis ou colocs’ végétariens. Alors aujourd’hui, quand je me sens aussi pesante qu’une baleine échouée, je crée des choses avec des légumes. J’ai été rassurée de te lire jusqu’au bout et de constater que tu ne t’es pas transformée en une fanatique de la detox et que les burgers-frites font encore partie de ta vie: ces choses là doivent rester dans la vie 😀
    PS. Quand je suis en colère, je vais bouffer des Nuggets.

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    1. Anne Sellès

      Je viens de lire ton commentaire en mangeant des restes de bouffe indienne livrée hier soir. C’est bon, c’est gras, mais je suis dit que c’était correct, car j’ai trouvé des poivrons dans mon plat. Je crois que je ne pourrai jamais être une ayatollah de la détox et de la bouffe santé. Comme tu le dis si bien, c’est aussi en mangeant de la merde qu’on parvient à apprécier d’autant plus les bienfaits des légumes. 🙂

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  3. Lucie

    Je vois que l’on a le même rapport à la bouffe! Malheureusement, la lutte contre cela, c’est un peu pour toujours, mais on peut se contrôler en se permettant des plaisirs, en ne se morfondant pas quand on fait une erreur et en repartant sur de bonnes bases le lendemain. Ce n’est pas toujours facile, c’est même parfois incroyablement dur, mais oui c’est une question de détermination et d’apprendre à prendre le temps de cuisiner (on cuisine de la même manière, sans recettes!) dans nos vies trop occupées. On se rend vite compte que l’on ait moins fatigué et l’on rentre vite dans un cercle vertueux, tout en se pemettant des plaisirs bien sûr, jusqu’à la prochaine chute. Mais ce n’est pas grave, on se relève!
    PS: essaye le lait de pistache dans ton café, ça change tout et le lait de coco pour les crêpes 🙂

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    1. Anne Sellès

      Salut Lucie ! Je réalise, maintenant que j’ai un peu plus de recul depuis la fin de cette diète, qu’effectivement, ce sera une lutte à vie…! Ahahah. Mais des messages comme le tien font du bien, et permettent de réaliser qu’on est loin d’être seul(e)s dans cette situation. Tu le dis d’ailleurs très bien dans ton article sur la reprise en main de ton alimentation, c’est important de s’entourer de gens encourageants ou vivant les mêmes problématiques. Qui sait, peut-être qu’un jour on se retrouvera à cuisiner des légumes dans la même cuisine ! 🙂

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