Chers Français qui débarquez au Québec…

Chers Français qui débarquez au Québec…

Je dois avouer que ça fait longtemps que cet article-là me trotte dans la tête, mais je me posais l’évidente question de la légitimité ; à partir de « combien de temps dans le pays » peut-on se permettre de donner des leçons aux autres, et en l’occurrence aux « nouveaux arrivants » ? Est-ce que cela se mesure au nombre d’années vivant sur le Plateau, ou est-ce qu’une couple d’années de vie en banlieue compte triple ? Marque-t-on des points supplémentaires, si on a plus d’amis Québécois que de Français, et si on fréquente (fréquenter dans le sens de fricoter), des Queb’ pure laine plutôt que des Français ayant quitté, eux aussi, la douce Mère Patrie ?

Bien entendu, il n’y a aucune bonne réponse à ces questions-là, même si je pourrais volontiers me targuer d’avoir vécu sur la Rive Nord de Montréal et de ne pas fricoter avec mes congénères français. Pas que je ne les aime pas ou que cela manque de défis pour l’aventurière que je suis, mais admettons tout bonnement que les choses se sont dessinées ainsi, sans que je le fasse exprès.
(Mais ça compte évidemment triple quand même.)

Si l’on ne se paye pas le luxe de donner des exaspérantes leçons de vie aux autres, il convient en revanche d’annoncer solennellement à ces nouveaux arrivants Français qu’ils devront se préparer à un choc des cultures. Un choc des cultures insidieux que l’on aurait tendance à sous-estimer grossièrement, parce qu’au Québec, on parle français. Parce que la vie y semble moins radicalement opposée qu’au Yémen ou au fin fond de la Chine. Parce que le lien entre la France et le Québec est plus présent et important qu’avec n’importe quelle autre province canadienne. Et parce qu’en France, on a malheureusement hérité de Garou et de Natasha St-Pier, sans n’avoir rien demandé à personne.

Mais, chers amis français, vous allez devoir apprendre, non pas tant à dealer avec l’accent québécois auquel on est finalement peu habitués en France mais auquel on s’habitue très vite une fois sur place, mais accepter qu’ici, c’est vous, qui avez un accent. Vous allez devoir faire fi des différences de grammaire, de conjugaison ou d’expressions que vous auriez pourtant envie de notifier en levant les sourcils et le doigt, vous justifiant fièrement à l’aide de vos vieux restants d’apprentissage de CE2. Il n’y a pas de bon ou de mauvais français, il n’y a que des français qui ont évolué différemment. Vous allez adorer vous rendre au restaurant et ne payer que ce pour quoi vous avez mangé, y compris pour la moitié de ce dessert partagé avec Machin. Vous ne vous ferez enfin plus piéger par cet ami fatiguant, qui commande toujours un cocktail, deux entrées, le plat le plus cher, un dessert, et bien trop de vin pour une seule personne sensée, et qui posera systématiquement cette question qui n’en est pas une à la fin du repas : « Bon, on split l’addition en 5 ? C’est plus simple ! ». Par contre, vous serez vraisemblablement tenté, une fois que vous aurez compris que le service n’est pas inclus, de laisser un pourboire arrondi au chiffre inférieur. Pas que vous êtes radins, mais un sous est un sous, quoi. Et cela même si vous n’avez pas fini votre assiette et que dans la vie, vous êtes pas mal YOLO sur les dépenses. Quand il s’agit de vous prendre en traître au resto, vous vous défendez à coup de 50 cents. Pourtant, il faudra finalement accepter ce qui vous semble inacceptable : si vous faites ça, vous êtes un gros rapiat.

Des petites choses du quotidien qui dépaysent naïvement et avec légèreté, il y en a un tas. Mais on mise tellement tout sur les différences de langages, d’expressions, et d’accent, que l’on en oublie l’essentiel. Et l’essentiel ne se trouve pas dans cette infatigable bataille consistant à démontrer « qui utilise le plus d’anglicismes entre les Français et les Québécois » (quoique), elle se trouve précisément là où l’on réalise que l’on est en train de se construire ici. Ce qui nous amène indéniablement à… se déconstruire là-bas. Le moment où l’on n’est plus étudiant étranger ou PVTiste passionné arrive plus vite que l’on ne pense. Et celui où l’on réalise que l’on ne connaît plus vraiment l’actualité française et les derniers gagnants de la Star Academy aussi. Quoi ? Comment ça, la Star Ac’ n’existe plus depuis 10 ans ?! En tout cas.

Par ailleurs, le moment où vous direz « en tout cas », comme pour clore une conversation dans laquelle vous auriez jadis utilisé un « non mais peu importe, quoi ! » arrivera, lui aussi, et bien vite.

En France, on vous rabattra les oreilles sur ce soi disant « accent canadien » que vous aurez attrapé, et vous répondrez, las, qu’à la rigueur, il s’agirait d’un accent québécois. Puis, vin aidant, vous vous embarquerez dans un monologue enflammé aux arguments quasi-souverainistes pour expliquer à ces Français ignares la différence entre le Québec et le reste du Canada… avant d’oublier que vous aussi, il n’y a pas si longtemps, vous ne faisiez pas réellement la différence.

Quant à ici, vous serez toujours, un peu, le « Français de service ». Parfois c’est insultant, parfois ça sonne comme des mots d’amour. Il ne tiendra qu’à vous.

Mais petit conseil, immigrer au Québec, c’est comme immigrer n’importe où ; on a tout à (ré)apprendre. Rien n’est acquis, et notre façon de faire en France n’a pas plus de valeur ici qu’ailleurs. Humilité et auto-dérision sont souvent de mise pour devenir un Maudit Français qu’on apprécie et qu’on invite dans les party. Dans l’fond, ils nous aiment quand même un tout petit peu ; parce qu’au moins, on parle presque la même langue qu’eux. Et que peut-être, un jour, nous aussi, on prendra la mesure de l’importance de sauver notre langue. Parce qu’elle est belle en criss, tout simplement.

  1. de Novelda

    Bon alors , si je comprends bien, il n’y a pas plus de différence entre un Québécois et un Francais, qu’entre un Marseillais et un Parisien…..

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