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Tout plaquer pour aller vivre dans une communauté inuite

J’ai volontairement choisi un titre un peu racoleur, et je m’en excuse. Mais après avoir inlassablement cherché la bonne formule, je ne savais pas comment annoncer uniformément à mes lecteurs Français et à mes lecteurs Québécois que je partais vivre au Nunavik pendant un an.

À la lecture de la phrase précédente, certains penseront légitimement « C’est quoi le Nunavik ? », d’autres « Mon Dieu, mais POURQUOI ? » d’autres encore « Waou, mais c’est génial ! Mais ça doit être dur. Mais c’est génial. Mais ça doit être dur ». À tout cela, ajoutons une ultime catégorie, celle de ceux qui savent un peu ce que c’est, le Nunavik, mais pas complètement non plus. Ceux qui font le lien entre cette partie du globe, le froid, le Grand Nord et le Grand Rien, mais qui ne seraient pas vraiment capable de situer la zone sur une carte. « C’est au Nunavut, non ? ». Loupé my friend. Mais c’est pas grave, on va y revenir.

Je vais donc commencer par faire un bref rappel historico-gégraphique (de rien, ça fait plaisir), pour ceux qui n’ont absolument aucune idée de ce que je suis en train de raconter et qui vont bientôt décrocher face à ces épuisantes élucubrations. Cela profitera également à ceux qui font semblant de savoir à peu près de quoi je parle.

À compter du 26 janvier 2018, je m’en vais donc pour un an au Nunavik. Le Nunavik, c’est le nord du Québec. C’est une région nordique qui se situe au-delà du 55è parallèle nord, un peu avant le cercle polaire arctique. Il fait donc très froid et très nuit en hiver, parfois il n’y a pas de réel été (au sens commun du terme), et, comble du cliché instagrammable, on peut y voir des aurores boréales en quantité bien trop exubérante pour les compter. C’est sans doute la région du monde regroupant le plus grand nombre de clichés débiles qu’il me sera donné de découvrir dans ma vie. Déconstruisons-en deux-trois tout de suite : non, je ne vivrai pas dans un igloo. Il est de bon ton de ne pas appeler les Inuits des « Esquimaux », car c’est relativement raciste. Et oui, il se pourrait que je voie des ours polaires ou des ours noirs. Mais je n’en croiserai sans doute pas tous les quatre matins en me rendant au travail. On se calme.

Le Nunavik compte 14 villages le long de la baie d’Ungava et de la baie d’Hudson, pour un total de 12.000 habitants, dont 90% sont Inuits. Moi, je m’en vais vivre dans le plus grand village, Kuujjuaq, qui compte à lui seul plus de 2.700 habitants. C’est à Kuujjuaq, la très relative « capitale » du nord, que se concentre tout naturellement le plus grand nombre de non-Inuits du Nunavik. Il y a deux bars et un restaurant. J’aime le préciser, c’est important pour ma santé mentale.

Pour point de comparaison, la superficie du Québec, c’est un peu plus de 1,5 million de km2. La superficie du Nunavik, c’est environ 500.000 km2. La superficie de la France, c’est presque 680.000 km2. Donc en gros, je vais vivre avec 11.000 autres personnes sur un territoire quasiment grand comme la France.

Le Nunavik et le Nunavut, même si ça commence par les deux mêmes syllabes, ce n’est pas la même zone géographique. Le Nunavik fait partie du Québec, je ne passerai donc aucune frontière officielle en m’y rendant depuis Montréal. Tandis que le Nunavut est un territoire fédéral du Canada, au même titre que les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon. Le Nunavut est un territoire très étendu (quelques 2 millions de km2) , plus nordique encore que le Nunavik, puisqu’il démarre au nord du 60è parallèle et s’étend jusqu’au nord du Groenland. La capitale du Nunavut est Iqaluit, elle compte plus de 6.000 habitants, et ce n’est pas du tout là que je vais.

Carte du Nunavik et Nunavut

Carte du Nunavik et du Nunavut. Le Nunavik est en orange ; le Nunavut est en violet. (crédit : Makivik Corporation)

Le Grand Nord, je l’ai découvert en débarquant à Montréal il y a trois ans, lorsque je suis tombée plus ou moins par hasard sur ce magnifique webdocumentaire, Mes états nordiques, racontant l’histoire d’une enseignante de Montréal partie enseigner le français à de jeunes Inuits. Les problématiques liées au nord étant ce qu’elles sont, il y a une pénurie de logements très importante, on ne peut donc pas (ou difficilement) aller s’installer dans une communauté du nord comme on s’installe nonchalamment à Montréal. Je savais que la clé, pour moi, ce serait de trouver un emploi. Durant ces trois années, j’ai regardé passer les offres ; toujours dans le domaine de la santé et des services sociaux, domaine honorable mais qui n’est absolument pas le mien. Et puis, par une fraîche journée d’octobre 2017, ce que j’attendais depuis longtemps arriva enfin alors que, bien sûr, je ne l’attendais plus, et que j’avais d’autres plans excitants pour 2018 ; une offre en communication a surgi de nulle part. J’ai remis tous mes fameux-plans-de-2018 en question, j’ai postulé, et deux semaines après, j’étais embauchée.

Les communautés Inuits vivent aujourd’hui à cheval entre deux cultures ; celle de leurs ancêtres, faite de sagesse et de coutumes ancestrales, et la nôtre, cette bonne vieille culture occidentale qui est relativement synonyme de vices et de tentations. Nuançons tout de même ; je ne crois pas être une vieille vicelarde pleine d’addictions, et pourtant je suis un pur produit occidental. Mais en comparaison du mode de vie traditionnel des Inuits, je suis pas mal 30 parallèles en-dessous. Allez harponner du poisson dans une rivière gelée pour vous nourrir, vous, ou essayez de survivre par -47°C sans laine de mérinos et sans Canada Goose…! Ces gens ont tant à nous apprendre, et pourtant, ce sont les « Blancs », nous, vous, bref, les non-Inuits, qui avons cru brillant de leur imposer notre manière de faire, de penser, et d’agir, dans les années 50. Sédentarisés et christianisés de force, certains enfants ont même été arrachés de leur famille et envoyés dans des pensionnats ailleurs dans le pays. Je ne m’étalerai pas sur ces détails sordides de l’Histoire*, mais il est important de prendre conscience que les Inuits pansent encore les blessures de cette identité meurtrie il y a 70 ans.

Voici l’une des raisons qui m’amène à tout plaquer à Montréal pour vivre cette expérience nordique et extrême. Il y a aussi une part de défi, bien sûr. Je serais hypocrite de ne pas le reconnaître. Ne plus pouvoir aller traîner dans les cafés ou manger au resto quand j’ai la grosse flemme de cuisiner, ne plus texter/Instagrammer en permanence (pas de réseau cellulaire dans le nord !), cesser d’utiliser l’eau à outrance comme s’il s’agissait d’une denrée non-périssable, et surtout, me confronter à moi-même dans un environnement qui n’est pas le mien. En bref, encore et toujours, aller voir ailleurs si j’y suis.

Il y a cinq ans, quand j’ai créé mon blog Aller voir ailleurs si j’y suis dans le cadre de mon voyage autour du monde, je ne savais plus quoi en faire à mon retour. Je ne voulais pas le transformer en un blog de voyage ; il y en a déjà des millions dans les méandres du web, dont les trois quarts sont des pâles et soporifiques copies du quart pertinent. J’aimais l’idée que cette plateforme me permettait d’apprendre à me connaître davantage, qu’elle puisse m’aider à faire de moi quelqu’un de meilleur. Je ne dis pas que d’écrire mes états d’âmes sur un blog fait de moi une fascinante et merveilleuse personne, mais d’aller creuser à l’intérieur et de retranscrire mes ressentis et mes découvertes à l’écrit, ça me permet d’apprendre et de graver dans le marbre du world wide web ces petites choses me donnant la sensation d’être un être humain un peu moins con que la veille.

Alors voilà, cinq ans plus tard, je m’apprête à aller voir ailleurs si j’y suis pour une seconde mission personnelle, avec de grosses bottes de neige cette fois, et la ferme intention d’en apprendre encore sur la vie, sur l’Autre et sur moi-même. Dans mes bagages, j’ai mis de bonnes chaussettes et beaucoup d’humilité, je crois que j’aurai terriblement besoin des deux.

Souhaitez-moi bon vent.

 

Pour lire les textes de mon expérience au Nunavik, c’est par ici.

 

*Récemment, une personne que je ne connais pas m’a, sur Twitter, reproché l’utilisation de l’expression « détails sordides de l’Histoire », qu’elle a jugé inapropriée. Pour éviter toute incompréhension ou que l’on m’attribue de mauvaises intentions, j’ai utilisé l’expression « détails » de façon ironique (d’où l’utilisation de l’italique), pour souligner l’absurdité et l’horreur de cette partie de l’Histoire canadienne trop longtemps oubliée, et encore aujourd’hui ignorée de beaucoup de Canadiens. À aucun moment je ne considère que le sort des populations inuites ait pu être un détail dans l’Histoire du pays et de l’Humanité. Je pensais que cela allait de soi, mais visiblement non, d’où cette petite mise au point.
Merci à Stéphanie Rivest, ma « marraine du Nord » qui m’a gracieusement prêté sa jolie photo de Kuujjuaq, pour illustrer mon article, en attendant que je puisse faire mes propres photos.

Je pense donc je fuis

L’essentiel de l’intrigue est dans le titre. Je pense trop, je réfléchis sans arrêt, et souvent, j’aimerais bien un break d’activité cérébrale. J’ai tendance à imaginer que ces intenses phases de remises en question seraient plus supportables en étant ailleurs. Cet Ailleurs, je l’idéalise au quotidien, me remémorant des souvenirs de mon voyage autour du monde, des souvenirs de mes week-ends à droite puis à gauche, des souvenirs de mes visites chez mes amis vivant ici ou là-bas, toujours dans des endroits choisis aux meilleures périodes de l’année. De toute évidence, il est relativement idiot d’aller en Corse en plein mois de juillet quand on a l’opportunité d’y aller en juin ou en septembre, loin de l’excitation touristique et des plages surpeuplées. Alors fatalement, l’Ailleurs est souvent bien plus excitant que le quotidien. Et si on peut être tenté de faire de l’Ailleurs son quotidien, il semblerait que quoi qu’il arrive, la composante principale faisant du quotidien le quotidien, nous ramènera toujours à quelque chose de parfois pénible et chronophage. Récemment, j’ai eu envie d’aller voir ailleurs, non pas pour vérifier si j’y étais (j’ai bien compris qu’il fallait que j’arrête de faire ça), mais simplement pour changer d’air, et notamment pour respirer celui de la mer.

Pêcheur à Gesgapegiag, Gaspésie, Québec

Pêcheur à Gesgapegiag

Malgré un sournois mal de mer découvert en dépit de ma volonté dans un speed boat entre Bali et Gili Air, la mer a toujours fait partie de ma vie. Les vacances à Carnon – moche mais néanmoins attachante petite station balnéaire héraultaise – chez mes grands-parents, l’été sur la Côte d’Azur chez ma marraine, les innombrables cours de voile à l’Île de Ré ou en Corse… Et n’oublions pas les tentatives (désespérées) d’essayer d’être aussi bronzée que mes congénères sudistes chaque année dès le mois de mai de mes années collège et lycée ; car ces tentatives, elles aussi – faisant fi d’un éventuel cancer de la peau – ont largement contribué à faire de moi une véritable Méditerranéenne. Sans bronzage et sans accent du Sud, certes, mais j’aime bien les légumes grillés au barbecue avec de l’huile d’olive et du sel de Camargue si jamais on attend de moi une quelconque justification. Bref, la mer m’apaise et m’adoucit, si bien que durant mes 6 années de vie à Paris, j’étais obligée d’aller régulièrement rendre visite à la Seine, cherchant en vain à écouter le bruit des vagues que j’espérais entendre à chaque incursion.

Paris et la Seine

Paris et la Seine

Puis j’ai atterri à Montréal.
À Montréal, il y a le fleuve Saint-Laurent. J’ai alors, depuis mon arrivée au Québec, réussi à combler ce manque quasi-viscéral (sans exagération aucune) en allant réciter quelques alexandrins à mon subconscient dans le Vieux-Port, tout en guettant le lointain. Mais un fleuve quand on aime la mer, c’est comme un vulgaire salami quand on s’attend à un bon fouet catalan. Frustrant.
Alors, je suis partie en Gaspésie.

Le rocher percé vu de la plage, Percé, Québec

Le rocher percé vu de la plage

En Gaspésie, il y a l’une de mes amies, une Québécoise rencontrée à Paris. Elle me parlait souvent de sa région natale comme d’un endroit calme et serein. Je n’imaginais pas à quel point. En Gaspésie, j’ai découvert une simplicité que j’avais oubliée, un silence apaisant, et surtout, le Saint-Graal pour la citadine exaspérée que je suis, pas de circulation et une seule route principale qui fait le tour de la péninsule (no Google Maps needed, YOLO). Techniquement, en Gaspésie, c’est aussi un peu le fleuve que l’on admire lorsque l’on se rend sur la plage. Il faut aller à Percé, tout à l’est, pour prétendre être « au bout du monde », ce qui là encore est inexact, car quelques centaines de kilomètres encore à l’est, l’île de Terre-Neuve – aussi jolie soit-elle – nous sépare toujours de l’Atlantique. Mais qu’importe, c’est précisément à Percé que j’ai ressenti cette plénitude en admirant les eaux agitées, et c’est exactement à cet instant-ci que j’ai enfin compris pourquoi j’aimais tant la mer. Elle m’inspire autant qu’elle m’affole ; elle m’attire autant qu’elle m’effraie. Je crois que de me sentir sur la terre ferme, si près de l’eau, si près de ce mystérieux et immense trou bleu foncé, me donne ce si précieux sentiment de sécurité.

Le mirador du rocher percé

Le mirador du rocher percé

Hormis la mer et ses sublimes paysages découpés, la Gaspésie est également une région très préservée, notamment des grandes chaînes de restauration puisque je n’ai croisé qu’un seul MacDo et deux Tim Hortons, là où l’on en croise généralement vingt sur une même distance, ailleurs dans la Province. On trouve des fermes et des produits locaux, des cafés et fast food indépendants, des restaurants avec 6 tables et un menu de saison. Les gens sont simples, chaleureux et détendus, et bien entendu, j’idéalise les Gaspésiens au même titre qu’une éventuelle vie là-bas puisque ça fait tout bonnement partie de moi. Mais les petites maisons victoriennes et leur terrain de 4 hectares avec vue sur la baie, ça fait malgré tout son petit effet.

Enfin, en Gaspésie, j’ai pu trouver quelques similitudes avec des lieux chers à mon coeur pour leur identité très marquée, ainsi que pour la richesse de leur histoire et de leur culture. D’abord une influence basque que l’on ne peut négliger, tout particulièrement à Paspébiac où les Basques français ont débarqué (entre autres lieux) pour vivre de la pêche à la morue (entre autres choses). C’était au 16ème siècle. Et aujourd’hui, un peu moins de 400 ans plus tard, on retrouve des édifices blancs et rouges qui contribuent grandement à l’identité-même du Pays Basque. Un sentiment à la fois déconcertant et fascinant. Pour la 3ème fois dans cet article, je vais encore citer la Corse, une île dont je suis tombée amoureuse au cours de mon adolescence et de mes années Caramail, mais ça, on en parlera une prochaine fois. Sur les la route de Gaspésie, chaque panorama que dévoilait chaque virage ou chaque côte, c’était un peu de Nonza dans le Cap Corse. Retrouver des émotions déjà vécues dans un endroit inconnu, cela donne une autre dimension à la découverte… Il y a toujours du bon à se sentir déraciné, sans repère, vulnérable, étranger, mais qu’est-ce qu’il est bon de pouvoir faire des ponts entre des lieux si éloignés et parfois, si radicalement opposés.

Route du Cap Corse

Route du Cap Corse

On qualifie régulièrement un lieu de paradisiaque, souvent grandement à tort car on en a découvert qu’une infime partie. C’est en l’occurrence mon cas ; je verrais probablement les choses différemment en plein mois de janvier par -35° et sous 30 cm de neige. Mais pour être tout à fait honnête, ça m’est bien égal qu’un paradis existe quelque part. Je suis en revanche heureuse de constater, par les temps qui courent, qu’il y a encore des places en ce monde où l’on peut se sentir serein. La Gaspésie est l’un de ces endroits, parce que ses paysages sont stupéfiants et parce qu’il y règne une atmosphère unique, que je n’avais jamais ressentie avant d’y mettre un pied. C’est peut-être lié à la mer, aux paysages découpés qui me font penser à la Corse ou à l’héritage basque de Paspébiac, peu importe ; ce qui est certain, c’est qu’à force de chercher ailleurs, on finit toujours par faire le tour de nous-même et par retrouver ce qui fait partie de nous, de nos racines, et de nos souvenirs. Encore une fois, nous sommes en nous. Là-bas, ici, chez moi.

Cascapédia-Saint-Jules, Gaspésie, Québec

Le calme absolu de Cascapédia-Saint-Jules

Toutes mes photos de Gaspésie sont par ici, et bien entendu ©opyrightées.