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Je pense donc je fuis

L’essentiel de l’intrigue est dans le titre. Je pense trop, je réfléchis sans arrêt, et souvent, j’aimerais bien un break d’activité cérébrale. J’ai tendance à imaginer que ces intenses phases de remises en question seraient plus supportables en étant ailleurs. Cet Ailleurs, je l’idéalise au quotidien, me remémorant des souvenirs de mon voyage autour du monde, des souvenirs de mes week-ends à droite puis à gauche, des souvenirs de mes visites chez mes amis vivant ici ou là-bas, toujours dans des endroits choisis aux meilleures périodes de l’année. De toute évidence, il est relativement idiot d’aller en Corse en plein mois de juillet quand on a l’opportunité d’y aller en juin ou en septembre, loin de l’excitation touristique et des plages surpeuplées. Alors fatalement, l’Ailleurs est souvent bien plus excitant que le quotidien. Et si on peut être tenté de faire de l’Ailleurs son quotidien, il semblerait que quoi qu’il arrive, la composante principale faisant du quotidien le quotidien, nous ramènera toujours à quelque chose de parfois pénible et chronophage. Récemment, j’ai eu envie d’aller voir ailleurs, non pas pour vérifier si j’y étais (j’ai bien compris qu’il fallait que j’arrête de faire ça), mais simplement pour changer d’air, et notamment pour respirer celui de la mer.

Pêcheur à Gesgapegiag, Gaspésie, Québec

Pêcheur à Gesgapegiag

Malgré un sournois mal de mer découvert en dépit de ma volonté dans un speed boat entre Bali et Gili Air, la mer a toujours fait partie de ma vie. Les vacances à Carnon – moche mais néanmoins attachante petite station balnéaire héraultaise – chez mes grands-parents, l’été sur la Côte d’Azur chez ma marraine, les innombrables cours de voile à l’Île de Ré ou en Corse… Et n’oublions pas les tentatives (désespérées) d’essayer d’être aussi bronzée que mes congénères sudistes chaque année dès le mois de mai de mes années collège et lycée ; car ces tentatives, elles aussi – faisant fi d’un éventuel cancer de la peau – ont largement contribué à faire de moi une véritable Méditerranéenne. Sans bronzage et sans accent du Sud, certes, mais j’aime bien les légumes grillés au barbecue avec de l’huile d’olive et du sel de Camargue si jamais on attend de moi une quelconque justification. Bref, la mer m’apaise et m’adoucit, si bien que durant mes 6 années de vie à Paris, j’étais obligée d’aller régulièrement rendre visite à la Seine, cherchant en vain à écouter le bruit des vagues que j’espérais entendre à chaque incursion.

Paris et la Seine

Paris et la Seine

Puis j’ai atterri à Montréal.
À Montréal, il y a le fleuve Saint-Laurent. J’ai alors, depuis mon arrivée au Québec, réussi à combler ce manque quasi-viscéral (sans exagération aucune) en allant réciter quelques alexandrins à mon subconscient dans le Vieux-Port, tout en guettant le lointain. Mais un fleuve quand on aime la mer, c’est comme un vulgaire salami quand on s’attend à un bon fouet catalan. Frustrant.
Alors, je suis partie en Gaspésie.

Le rocher percé vu de la plage, Percé, Québec

Le rocher percé vu de la plage

En Gaspésie, il y a l’une de mes amies, une Québécoise rencontrée à Paris. Elle me parlait souvent de sa région natale comme d’un endroit calme et serein. Je n’imaginais pas à quel point. En Gaspésie, j’ai découvert une simplicité que j’avais oubliée, un silence apaisant, et surtout, le Saint-Graal pour la citadine exaspérée que je suis, pas de circulation et une seule route principale qui fait le tour de la péninsule (no Google Maps needed, YOLO). Techniquement, en Gaspésie, c’est aussi un peu le fleuve que l’on admire lorsque l’on se rend sur la plage. Il faut aller à Percé, tout à l’est, pour prétendre être « au bout du monde », ce qui là encore est inexact, car quelques centaines de kilomètres encore à l’est, l’île de Terre-Neuve – aussi jolie soit-elle – nous sépare toujours de l’Atlantique. Mais qu’importe, c’est précisément à Percé que j’ai ressenti cette plénitude en admirant les eaux agitées, et c’est exactement à cet instant-ci que j’ai enfin compris pourquoi j’aimais tant la mer. Elle m’inspire autant qu’elle m’affole ; elle m’attire autant qu’elle m’effraie. Je crois que de me sentir sur la terre ferme, si près de l’eau, si près de ce mystérieux et immense trou bleu foncé, me donne ce si précieux sentiment de sécurité.

Le mirador du rocher percé

Le mirador du rocher percé

Hormis la mer et ses sublimes paysages découpés, la Gaspésie est également une région très préservée, notamment des grandes chaînes de restauration puisque je n’ai croisé qu’un seul MacDo et deux Tim Hortons, là où l’on en croise généralement vingt sur une même distance, ailleurs dans la Province. On trouve des fermes et des produits locaux, des cafés et fast food indépendants, des restaurants avec 6 tables et un menu de saison. Les gens sont simples, chaleureux et détendus, et bien entendu, j’idéalise les Gaspésiens au même titre qu’une éventuelle vie là-bas puisque ça fait tout bonnement partie de moi. Mais les petites maisons victoriennes et leur terrain de 4 hectares avec vue sur la baie, ça fait malgré tout son petit effet.

Enfin, en Gaspésie, j’ai pu trouver quelques similitudes avec des lieux chers à mon coeur pour leur identité très marquée, ainsi que pour la richesse de leur histoire et de leur culture. D’abord une influence basque que l’on ne peut négliger, tout particulièrement à Paspébiac où les Basques français ont débarqué (entre autres lieux) pour vivre de la pêche à la morue (entre autres choses). C’était au 16ème siècle. Et aujourd’hui, un peu moins de 400 ans plus tard, on retrouve des édifices blancs et rouges qui contribuent grandement à l’identité-même du Pays Basque. Un sentiment à la fois déconcertant et fascinant. Pour la 3ème fois dans cet article, je vais encore citer la Corse, une île dont je suis tombée amoureuse au cours de mon adolescence et de mes années Caramail, mais ça, on en parlera une prochaine fois. Sur les la route de Gaspésie, chaque panorama que dévoilait chaque virage ou chaque côte, c’était un peu de Nonza dans le Cap Corse. Retrouver des émotions déjà vécues dans un endroit inconnu, cela donne une autre dimension à la découverte… Il y a toujours du bon à se sentir déraciné, sans repère, vulnérable, étranger, mais qu’est-ce qu’il est bon de pouvoir faire des ponts entre des lieux si éloignés et parfois, si radicalement opposés.

Route du Cap Corse

Route du Cap Corse

On qualifie régulièrement un lieu de paradisiaque, souvent grandement à tort car on en a découvert qu’une infime partie. C’est en l’occurrence mon cas ; je verrais probablement les choses différemment en plein mois de janvier par -35° et sous 30 cm de neige. Mais pour être tout à fait honnête, ça m’est bien égal qu’un paradis existe quelque part. Je suis en revanche heureuse de constater, par les temps qui courent, qu’il y a encore des places en ce monde où l’on peut se sentir serein. La Gaspésie est l’un de ces endroits, parce que ses paysages sont stupéfiants et parce qu’il y règne une atmosphère unique, que je n’avais jamais ressentie avant d’y mettre un pied. C’est peut-être lié à la mer, aux paysages découpés qui me font penser à la Corse ou à l’héritage basque de Paspébiac, peu importe ; ce qui est certain, c’est qu’à force de chercher ailleurs, on finit toujours par faire le tour de nous-même et par retrouver ce qui fait partie de nous, de nos racines, et de nos souvenirs. Encore une fois, nous sommes en nous. Là-bas, ici, chez moi.

Cascapédia-Saint-Jules, Gaspésie, Québec

Le calme absolu de Cascapédia-Saint-Jules

Toutes mes photos de Gaspésie sont par ici, et bien entendu ©opyrightées.