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Comment j’ai un jour été très excitée par deux poireaux et une patate douce

Je sommerais toutes les personnes un brin obscènes, ayant atterri là pour de mauvaises raisons, de bien vouloir fermer cette page. Ou de rester, mais votre déception sera grande, croyez-moi. Car je vais réellement expliquer pourquoi, un jour, une plante potagère et une convolvulacée m’ont vraiment excitée – ou rendue excessivement heureuse, pour arrêter là toute suggestion malvenue.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai aucune personnalité face à une boîte de nuggets du MacDo, que je ne suis pas capable de refuser du chocolat au lait (Lindt et Kinder, merci), et que je vendrais mes enfants pour du fromage de chèvre (Dieu merci, je n’ai pas d’enfants). J’aime la bonne bouffe, mais aussi la mauvaise (fast food, sucres raffinés, et autres cochonneries inutiles à nos vies), mais, pire que tout cela, je n’ai pas de fond. Ou très peu. Je suis capable d’en manger beaucoup, très vite, et très souvent.

Ça n’a jamais été dramatique outre mesure, si nous mettons de côté des années une vie de yo-yo en termes de kilos. Ce poids, je le prenais vite mais le perdais vite aussi, sans faire de sport ou très peu. Mais ça, c’était avant.

Je suis retombée sur Terre quand j’ai passé la merveilleuse et néanmoins fatidique barre de la trentaine, développant une culotte de cheval jusqu’alors inexistante, et qui est aujourd’hui, je vous l’assure, tout à fait persistante. J’ai pris 3 tailles de soutien-gorge – et ce n’est pas la peine de me dire oh la chance !, parce que j’avais déjà 3 tailles de trop – ainsi qu’une inutile bouée de sauvetage, s’étant clairement greffée sous ma peau du ventre et des hanches. En clair, j’ai grossi depuis les dernières années car je suis une femme de plus de 30 ans qui mange de la marde et/ou en trop grosse quantité, et qui est capable de dire au diable les calories ! quand on lui propose un gâteau triple chocolats après une tartiflette.

Avant de me faire insulter par d’autres femmes qui se jugeraient plus grosses que moi, j’aimerais préciser, à toutes fins utiles, que les personnes trop minces ou trop grosses n’ont pas le monopole du trouble alimentaire. Ça fait des années que j’estime avoir une relation compliquée avec la nourriture et on dirait qu’à chaque fois que j’essaye d’en parler, on m’envoie bouler parce que je suis « visuellement à peu près correctement proportionnée ».  Les réactions vont du mignon « Euh, si tu es grosse alors qu’est-ce que je suis ? » au fatiguant « Ok, enfin, c’est pas ça, avoir un problème avec la bouffe ». Et si, MOI, j’estime que c’en est un dans ma vie, de problème, est-ce que j’ai le droit ou faut-il que je passe par le comité des gens qui décident à ta place ce que sont TES problèmes dans TA vie ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas des degrés de gravité dans les troubles alimentaires. Je ne dis pas non plus que mon poids m’empêche de vivre, parce que ce n’est clairement pas le cas ; mais ce qui me pose problème au quotidien, et ce depuis des années, c’est d’être capable de trop manger tout en sachant éperdument que j’aurai excessivement mal au ventre ensuite, et ne pas réussir à m’arrêter malgré ça.

Je ferme cette parenthèse, qui n’est pas du tout le sujet de cet article. Le sujet de cet article, recentrons-nous, c’est qu’un jour – CE JOUR – mes yeux se sont écarquillés comme ceux d’un enfant le jour de Noël, lorsque j’ai ouvert mon frigo, affamée, et que j’y ai aperçu ma patate douce et mes poireaux. Pourtant, deux secondes avant, je pensais au Big Mac et aux frites molles du MacDo. La raison de cette bipolarité d’envies culinaires vient du fait, que, depuis 6 jours exactement, je suis (du verbe suivre) une cure « DÉTOX ». Ce mot exaspérant, sonnant très Pinterest, se retrouve un peu partout dans les airs des interwebs, et ça a tendance à m’énerver copieusement. Vous aussi, j’en suis sûre. Mais pour une raison que j’ignore, alors que je buvais un merveilleux latte glacé avec une amie il y a quelques semaines, j’ai décidé, comme elle, de m’embarquer dans cette cure « DÉTOX » dont elle venait de me parler en termes très simples, très accessibles, et avec une ultime promesse, celle que cela nettoierait mon intérieur. L’idée de ce grand nettoyage d’automne m’a plu. Après tant d’années à ingurgiter du gras, du sucre, du sel, du gluten, et plein d’animaux, je me suis dit que ce ne serait pas du luxe.

Au fond de moi, on ne va pas se mentir, ce qui m’a le plus plu là-dedans, c’était le défi. DOUZE jours sans manger de produits laitiers, de produits à base de farine, d’arachides, d’aliments fermentés et de sucres raffinés… Comment allais-je m’en sortir ? Bien sûr, sinon ce n’est pas drôle, l’alcool est également proscrit. En parallèle, il faut prendre des gélules (dégueulasses) à base de plantes deux fois par jour. N’étant vraiment pas inventive en matière de cuisine, j’ai commencé cette cure en me faisant du riz brun avec des oignons et des tomates en guise de premier repas. J’ai réalisé que si je me nourrissais ainsi pendant 12 jours, j’allais clairement perdre le goût de vivre. Après ce premier dîner, j’ai rêvé de pâtes carbonara, de pizza 4 fromages, de poutine au porc effiloché, de tarte au citron meringuée et de ribs au barbecue alors que je n’en mange jamais. Dès le jour 2, j’ai compris. Tout était une question de temps. De prendre le temps. De cuisiner. Eh merde.

Plutôt que de chercher des recettes et de les appliquer à la lettre – car ça peut vite coûter cher et parce qu’il y a toujours un truc à la con dans la recette qui m’est interdit – je me suis mise à aller plus souvent à l’épicerie, et à acheter les légumes « en soldes ». C’est ainsi que je me suis retrouvée avec des légumes presque inconnus pour moi. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de les connaître davantage, ces légumes-là. Mais généralement, après 2 ou 3 semaines dans le tiroir de mon frigo, ils finissaient par devenir mous et/ou poilus et terminaient leur courte existence dans le compost de la ville de Montréal. Car oui, nous compostons à Montréal. Et je pense que bien des terres québécoises sont devenues fertiles grâce à moi et à mes tentatives de me donner bonne conscience à coup de fondues de poireaux et d’artichauts vapeur. J’ai appris à être inventive. Parfois ça marche, parfois non. Parfois tu te régalerais presque, parfois c’est tout bonnement dégueulasse. Mais j’ai persévéré, pensant que je pouvais être capable d’autre chose que de commander des sushis par dépit, et surtout, qu’il s’agissait juste de 12 jours… Dès que ce serait fini, j’irais me payer un MacDo pour me récompenser, c’était une certitude.

Mais là où je me suis mise à avoir un sérieux doute sur mon incapacité à finir par aimer ça, c’est quand je suis rentrée un soir, affamée, et que je suis allée jeter un oeil au contenu de mon frigo. J’y ai trouvé des poireaux et des patates douces. J’ai souri et j’ai hésité entre les deux. Je n’hésitais pas en me demandant, hum mais lequel sera le moins dégueulasse des deux ?! comme je l’aurais clairement fait il y encore très peu de temps, mais plutôt hum, lequel irait le mieux avec mon saumon vapeur ? Après m’être dit que j’étais en train de devenir comme ma mère, j’ai trouvé ma réponse : les poireaux. J’aurais aimé m’arrêter sur cet happy ending, mais malheureusement, je dois avouer que j’avais mis BIEN TROP de curry. Ce fut donc presque immangeable. Mais j’étais fière. Et j’ai tout mangé quand même.

À la fin de cette 6ème journée, et suite à cette histoire de saumon et de poireaux curryisés à l’extrême, je suis allée me coucher en réalisant que ça y est, j’en étais à la moitié de cette foutue « DÉTOX » ! J’avais eu des envies, parfois, mais je n’avais pas craqué. Cette nuit-là, je m’endormis le ventre gargouillant un peu, certes, mais fière de moi.

[Pause – Jusqu’ici, le texte a été écrit pendant la cure, à la fin du 6ème jour exactement. Ce qui vient ensuite a été rédigé après la fin de la cure.]

Puis les 7ème, 8ème et 9ème jours sont arrivés. Les choses ont commencé à se gâter considérablement et à empirer jusqu’au 12ème et dernier jour. Si les gens – en particulier ceux qui n’ont jamais fait ce genre de « DÉTOX » – adorent dire – sans savoir de quoi ils parlent, donc – que « le pire, c’est le début », croyez-moi, ils se trompent allègrement. Au début de la cure, on pense naïvement qu’on va sauver le monde et révolutionner sa vie avec nos crudités rangés par familles dans des Tupperwares assortis. Rapidement, l’illusion se dissipe et on réalise que l’on est fatigués de couper des légumes trois fois par jour et qu’on a l’impression d’être devenu un lapin aigri à force de bouffer des carottes comme si c’était la collation la plus excitante du monde. Je sais que c’est la vie de plein de gens, de bouffer des carottes coupées en lamelles parfaites à 16h, mais ce n’est pas la mienne depuis 30 ans. J’ai donc subi la fin de ces 12 jours de l’enfer, troquant au jour 10 mon deuil du gras contre un sentiment de victoire non dissimulé lorsque je rentrais à nouveau dans mon pantalon noir préféré, qui restait tristement coincé au niveau de mes cuisses encore un semaine plus tôt.

Mais venons-en au fait, et évitons-nous cet insoutenable suspens ; me suis-je offert un festin chez Ronald MacDonald au premier jour de la libération ? Non. Pas même un latte au lait de vache. J’ai continué à me faire un latte avec du lait d’amande le matin, alors que j’ai pesté de tout mon être contre cette substance non-laitière dans mon café pendant 12 jours. Je n’ai pas entamé la tablette de chocolat Lindt qui m’attendait sagement sur mon étagère depuis 2 semaines. Je n’ai pas non plus mangé de poutine au porc effiloché. Pas le premier jour, non. Ni le deuxième. Mais le troisième, oui. J’ai ensuite brunché gras (avec du bacon, le luxe suprême). Et j’ai même terminé la semaine sur un dîner composé exclusivement de chips BBQ et de bières. Le retour de la décadence.

J’aurais adoré, sincèrement, vous annoncer que j’étais une nouvelle femme après cette cure. Mais non. La route est encore longue pour ne pas tomber dans le paquet de chips à la moindre contrariété. En revanche, ce qui est certain, c’est que j’ai appris 3 choses primordiales au cours de ces 12 jours :

1. Tomber dans le paquet de chips dès que quelque chose me fâche, ça ne sert profondément à rien. Pour la simple et bonne raison que je suis dans le même état lorsque je résiste à cette inutile tentation et lorsque je n’y résiste pas : je continue à être fâchée. Pire, quand je n’y résiste pas, je suis dans un état que je qualifierais de plus-que-fâchée, car il faut y ajouter l’impardonnable culpabilité d’avoir flanché ;

2. Je suis relativement capable de me construire un repas cohérent avec 3 légumes et 2 épices, de trouver ça quasiment bon, et de ne pas avoir l’impression que ma soirée et ma vie toute entière sont gâchées à tout jamais ;

3. Mais surtout, j’ai arrêté d’avoir peur et d’avoir la flemme. Deux sentiments qui ne devraient pas avoir leur place dans la cuisine ou dans les rayons des épiceries. La preuve : j’ai acheté des topinambours DE MON PLEIN GRÉ l’autre jour et je ne les regarde même pas avec mépris, même si je n’ai aucune idée de comment ça se fait cuire. Je continuerai avec bonheur à manger de la junk un peu trop souvent pour l’avouer librement et non sous la contrainte, mais je peux affirmer que durant ces 12 jours, je me suis aidée moi-même (et toute seule). Le gras et le sucre ne sont plus mes seules sources de coolitude journalière, et je n’en ai plus autant besoin pour me remonter le moral. Je n’irais pas jusqu’à dire que les poireaux sont devenus ma comfort food, mais je les trouve sympathiques. Sympathiques et parfois, en situation de crise extrême, relativement excitants. CQFD.

PS : About les topinambours, j’en ai fait de la soupe (avec carottes, pommes de terre, un peu de crème fraiche). Ma plus grande fierté depuis 1996, sachez-le.

 

Crédit photo : Peter Wendt

Mes tomates ont mûri fin septembre

Je n’ai pas écrit ici depuis mars dernier, ce retour aurait donc mérité un texte avec une queue et une tête. Mais non, je ne sais nullement où je m’en vais avec ça. Seulement, ce matin, ce 21 septembre 2017 vers 8h30, j’ai constaté que les tomates cerises de mon plant semé en juin dernier étaient enfin devenues rouges. De façon plus générale, toute ma terrasse me semblait belle, fleurie, feuillue, colorée et vivante.

Après un été gris et pluvieux au Québec, nous sommes en train de vivre des semaines exceptionnelles en septembre. Du soleil à ne plus savoir qu’en faire, des températures de plein été, et des couleurs d’automne arrivant doucement, créant un genre d’anachronisme météorologique qui ne peut que ravir les sens. Parce que normalement (comprendre là « les autres années »), lorsque l’on va photographier les feuilles d’érables nonchalamment tombées au sol pour les poster sur Instagram, on porte une écharpe et une veste. Lorsque le mois d’octobre s’en vient, on commence à être moins réticent à l’idée de sortir sa tuque (son bonnet), même si on sait que cela sous-entend un très gros risque de l’avoir sur sa tête pour les 231 prochains jours.

Rivière Rouge au Québec, mi-septembre 2017

Rivière Rouge et début de couleurs d’automne.

Aujourd’hui et depuis 10 jours, le soleil brille dans un ciel sans nuage, on a ressorti nos shorts et nos sandales estivales, les terrasses des cafés et des restaurants sont pleines jusqu’à la nuit tombée, et les fleurs de nos jardins et balcons sont au zénith de leur courte existence. Pourtant, quand on marche sur les trottoirs, ça fait indéniablement scrounch-scrounch. Les bouleaux sont, pour certains, déjà presque tout nus.

La philosophe matinale en moi a, vers 9h10, cueilli ses tomates, observé ses géraniums parfaits en les félicitant de si joliment exister, et cherché une nouvelle fleur sur son hibiscus récemment réssuscité, en vain, le coeur pourtant empli d’espoir, avant de réaliser que tout n’était finalement qu’une question de temps. Une question de temps au sens de « notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements » et non au sens de « état de l’atmosphère, en un lieu donné, à un moment donné ». Je parle ici de durée, non de météo. Tout était une question de temps, de patience. L’art de savoir attendre correctement, sans ne jamais rien vouloir précipiter. Faire, quelque part, son deuil de l’été qui semblait n’être jamais arrivé, se préparant sereinement à l’hiver sans trop de tristesse, puisque l’automne viendrait nous surprendre, une fois de plus, par sa beauté et toute la contemplation qu’il sait nous offrir. Comme ça, gratuitement.

En inspectant mon plant de tomates à moitié dévoré par les sournois écureuils à capuche du hood Plateau-Mont-Royal-Est qui n’en ont que faire de bouffer des tomates pas mûres du tout, j’ai pris conscience que l’art de savoir attendre correctement s’acquérait avec le temps et les années. (Oui, je suis allée vérifier la conjugaison du verbe acquérir car c’est malheureusement acquérissait qui m’est venu en tête instinctivement.)

Terrasse fleurie et écureuil

Terrasse et écureuil courant sur un câble électrique.

Je ne sais pas trop si, l’âge avançant, on devient plus sage ou si ce sont simplement les événements de la vie qui nous amènent à agir avec circonspection. Toujours est-il que je viens de fêter mes seulement 31 ans et que je me retrouve à écrire ce genre d’articles d’une pondération ennuyante, alors que l’an dernier, à la même époque, je me sentais pousser des ailes en criant à qui voulait bien l’entendre que 30 ans était le nouveau 20. Que s’est-il passé cette dernière année ? Eh bien je crois que j’ai testé ; ma capacité à m’envoler, à me passionner, à me débrider, à jouer. Parfois à perdre, parfois à gagner. Ce fut amusant, mais ça ne l’est plus tant. Aujourd’hui, je prends le temps et j’apprends à attendre. Que l’été finisse par arriver, et que mes fleurs puissent enfin exister.

N.B. : Si vous trouvez que je deviens vieille et fatigante et que ça se caractérise notamment par beaucoup trop de termes de jardinage dans cet article – même métaphoriques – sachez que vous avez raison. Mon récent intérêt pour les plantes, les fleurs et les petits râteaux pour tasser la terre dans les pots m’inquiète autant que vous.

Le pouvoir et les envies

Comme une subite et dérangeante envie de faire pipi au milieu du Salar de Uyuni, j’ai l’envie indomptable aujourd’hui de vous partager ma réflexion concernant la notion de pouvoir. Et plus particulièrement du verbe pouvoir que l’on utilise vraisemblablement à mauvais escient. La réflexion m’est venue dans la douche hier à 12h20, après avoir littéralement cru que la fin de ma vie était proche. J’ai passé une heure difficile dans un cours de boxe, ou peut-être était-ce une journée entière, tant j’ai souffert. J’ai légitimement pensé que je n’arriverais pas au bout. Force est de constater, puisque j’écris actuellement frénétiquement ces lignes en buvant un smoothie aux fruits rouges, que je suis bel et bien arrivée au bout, même si mes doigts tremblotent en tapant sur mon clavier.

Je ne tiens pas en planche plus de 30 secondes à la fin de l’entraînement de boxe. Je préfère m’échouer lamentablement sur le ring, sur le ventre, les bras écartés et face contre terre, pendant que tout le monde force une dernière fois. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence et arrêter de m’auto-flageller ; je suis bien plus capable que ce que pensais être capable de faire.

Combien de fois dans ma journée m’entends-je dire que je ne peux pas, que ce n’est pas possible ou du moins trop compliqué. Combien de fois dans ma journée, me mets-je donc des barrières psychologiques, précisément là où il n’y en a pas ? Je suppose que c’est rassurant de ne pas toujours tout pouvoir, de se fixer des limites, d’invoquer la facile complexité des choses et des situations, afin de rester confortablement dans un cadre pré-auto-établi, par nous, par la société, par ce que les autres nous renvoient de nous-mêmes ou par ce qui est attendu de nous. L’objet de cet article n’étant pas, une énième fois, d’aborder le vaste sujet de ce que la société exige des robots des humains que nous sommes, je vais tenter de me concentrer sur les choix et les opportunités du quotidien qui inondent nos champs des possibles. Pas que je ne puisse pas, que ce ne soit pas possible ou que ce soit trop compliqué de mettre en cause la société et les autres ; simplement, je n’en ai pas envie. C’est là toute la subtilité que j’y vois et tout le sens que je veux donner à ces quelques lignes.

Je fais partie de ces personnes pénibles, celles qui pensent que l’envie réelle est le moteur de tout. Je suis d’ailleurs, moi-même, un très mauvais exemple pour me permettre de l’ouvrir à ce sujet ; j’ai mis précisément 5 mois à traîner mon arrière-train jusqu’à un cours de sport, après me l’être noté dans mon iCal quasiment tous les jours comme « truc à faire ». Mais mes récentes prises de conscience et le dur travail fait au quotidien d’un commun accord avec moi-même, me donnent envie de partager, grandeur d’âme m’habitant, ces quelques bribes de réflexions.

Parc Lafontaine sous la neige, Montréal

En cherchant bien, on peut voir une belle métaphore sur cette photo. (Parc Lafontaine, Montréal, mars 2017)

La question s’est pas mal promenée dans les abîmes de mon esprit ces dernières semaines. La conclusion de ces élucubrations, c’est que derrière le « je ne peux pas », se cache souvent un « je n’ai pas envie », qu’on pourrait aisément parfois accompagner d’un gros mot. Un « putain, j’ai pas envie » ou un « j’ai tellement pas envie, bordel » permettent souvent d’exprimer le fond de notre pensée, tandis qu’un simple et mystérieux « je ne peux pas » laisse place à mille et une interprétations possibles pour l’interlocuteur. Ce dernier va vraisemblablement s’imaginer, comme le suggère notre ami Larousse, que l’on n’a pas la possibilité, les moyens physiques, matériels, techniques, intellectuels, psychologiques, etc, de faire quelque chose. Il faut cependant admettre qu’il est délicat de répondre à quelqu’un qui nous propose un verre ou un resto : « non merci, j’ai zéro envie ». Alors on prétexte, préférablement, notre capacité à, ou notre pouvoir de.

Jusque là, je n’ai pas tant de problème avec l’idée. Étant relativement susceptible, je dois avouer préférer savoir (ou croire) que la personne à qui je propose de venir jusqu’à moi a vraiment une impossibilité vitale, plutôt qu’une envie mitigée. Auquel cas, cette personne devrait, malheureusement pour elle, sortir de ma vie sans autre forme de procès. Je vous laisse décider si vous souhaitez voir ici un amour-propre démesuré ou un second degré décapant.

Ce qu’il faut préciser dans toute cette histoire, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit toujours d’une question de flemme ou de non-motivation. Loin de là. Mais lorsque je réponds « non » à une invitation, parce que j’ai prévu d’aller au yoga ce soir-là (ma façon de vous glisser subrepticement que je fais également du yoga – quelle merveilleuse et sportive personne je suis), je ne peux pas parce que j’ai choisi de faire autre chose. Si Pénélope Cruz me proposait une date le même soir, croyez-moi, je trouverais un arrangement pour le yoga. Une question d’envies et de choix, vous disais-je.

Le véritable problème, à mon sens, avec tout ça, c’est que cela s’applique dans toutes les sphères et dimensions de notre vie. De la proposition de café la moins sexy du monde de Kevin, l’insignifiant voisin d’en face, à nos envies, rêves, et désirs les moins avoués. Par exemple, je rêve de partir explorer le reste du Canada jusqu’en Alaska, à bord d’un T1 Westfalia pour une durée indéterminée, mais je choisis de rester au Québec, dans mon travail, dans mon appart, et d’acheter des lampes en forme de cactus à 160$. Je pourrais choisir mon T1, mais ça demande de la recherche, de l’argent, du temps, du courage, de la détermination, et en ce moment, j’ai juste envie d’aller au travail, de râler parce qu’il faut aller au travail, et d’acheter des lampes cactus pour mon appartement. Le point, c’est qu’il faut simplement assumer nos véritables envies – même éphémères – et arrêter de tout mettre sur le dos de notre capacité à faire les choses et de notre pouvoir de les faire. Mon amie Audrey vous dirait que des limites à nos envies réelles, il y en a peu. Je vous le dis aussi, je ne me sens jamais autant vivante que lorsque j’écoute une envie profonde, même irraisonnable. Surtout irraisonnable, en fait. Et lorsque mes envies irraisonnables et mes envies plus raisonnées entrent en conflit parce qu’elles se manifestent en même temps, alors ça donne lieu à ce genre d’articles.

Certains viendront me dire – moi la première, sans doute, si je n’étais pas en train d’écrire ces lignes – qu’il n’y a pas qu’une simpliste question d’envie, dans la vie. Tout un tas d’autres émotions viennent s’immiscer jusque dans notre peau et sous nos ongles pour nous empêcher de faire et d’agir ; au hasard, je vais citer la peur. Ceci est juste un hasard. Mais parlons-en une prochaine fois, si vous le voulez bien. Toujours est-il que parfois, moi, j’ai envie de dépasser ma peur. Parfois non. Mais parfois oui, et ça marche.

Pour clore cet article sans queue ni tête, j’aimerais préciser à qui de droit que j’ai juste fait deux cours de yoga, en réalité. Vous ne pensiez quand même pas qu’en trois semaines j’allais me transformer en cet être abject et suffisant qui ne parle plus que de sport, et qui ponctue désormais ses phrases par des Namaste jamais bien placés ? Bon. Et des cours, j’en ai fait juste deux, parce que je ne pouvais pas y aller plus tôt. Non, avant ça, je ne l’avais juste pas choisi. Je n’avais juste pas envie.

Vivre ailleurs pour être plus près de chez soi

Ce que je m’apprête à dire est assez étrange, mais les « expatriés » et autres personnes vivant ailleurs que dans leur pays d’origine m’appuieront peut-être. S’ils ne m’appuient pas, je me verrai contrainte de reconnaître que c’est encore le résultat de l’une de mes réflexions trop intenses sur la vie, le sens de la vie, et le sens du sens de la vie.

Ça fait maintenant plusieurs années que j’ai quitté la France, après un tour du monde, de nombreuses pérégrinations pour tenter de donner du sens à mon retour, et une installation au Québec, il y a déjà un peu plus de deux ans. La vie en France me semble être désormais à mi-chemin entre le fantasme et l’écoeurement. Quand je croise un Français à Montréal (et on s’entend bien que ce ne sont pas les opportunités qui manquent), on se met fatalement à parler de la France. Les Français qui évitent le sujet me semblent généralement assez hypocrites et quelque peu arrogants ; comme s’ils étaient au-dessus de leur expatriation, comme s’ils étaient là depuis suffisamment longtemps pour avoir oublié que dans le fond, ils étaient Français, ET NON QUÉBÉCOIS, MON AMI, alors redescends d’un étage.

La ville de Québec en hiver

La ville de Québec en hiver

Même si on a une réputation très discutable un peu partout dans le monde, je dois reconnaître que je suis fière d’être Française. Mais nuançons tout de même, « fière » est peut-être un peu exagéré – vous m’excuserez, c’est actuellement la nuit et je sais parfois être un peu intense quand le soleil est couché depuis plus de 7 heures. Je n’ai en tout cas pas honte d’être Française, car en France, on mange bien, on est capable de trouver un vin dégueulasse avec raison sans être oenologue pour un sou, on n’est pas farouche face à un fromage qui sent la mort – on trouve même ça surprenamment attirant – et surtout, même si on est globalement très mauvais en anglais, on sait situer, au moins approximativement, bien des pays du monde sur une carte. Ce n’est pas toujours le cas des habitants de vastes pays comme le Canada et les États-Unis, qui ont déjà quelques autres chats à fouetter avec leurs 1001 provinces et états, on ne leur en voudra donc pas, même si ça me heurte avec violence quand je raconte une anecdote de voyage et qu’on pense que le Népal est en Afrique. Mais passons.

Spa Finlandais de Laval

Spa Finlandais de Laval, Québec

L’autre jour, je disais à un ami que je n’avais jamais été aussi proche de ma famille que depuis que j’étais partie. Là encore, c’est assez inexact, et j’avais pris un raccourci pour avoir vraisemblablement la flemme de développer davantage. En réalité, je ne vois pas mes neveux grandir et je suppose que de faire des Skype avec leur vieille tante fatigante toutes les 2 semaines pour me tenir à jour sur leur vie, l’évolution de leurs goûts, et leurs bêtises inavouables ne les excite guère. Mais ce qui est certain, c’est que je suis bien plus en contact avec mes parents ou mes soeurs que lorsque je vivais en France et que je pouvais littéralement les voir « quand je voulais ». Mais quand je me penche sur la question (et Dieu sait que je me penche souvent jusqu’à presque tomber), je réalise que c’est ainsi pour tout ce qui est en lien avec mes origines, mon enfance, mon passé, mes racines, bref, avec qui je suis. Et donc avec la France. Ici, on vit au rythme des saisons qui savent tout à fait être odieuses si elles le décident (je fais principalement référence à l’hiver, vous m’aurez comprise). Et l’hiver, ici, on patine, on ride, on glisse, on se bat contre ses escaliers pleins de neige le matin, contre les trottoirs glacés, contre les orteils qui piquent, le nez qui coule, les cils qui gèlent et les doigts qui menacent de tomber. Ici, en hiver, on profite de paysages lunaires, du spectacle de la neige qui n’en finit plus de tomber, des possibilités de jouer à nouveau dehors comme des enfants, même quand il fait -20°. Puis, on pense avec émotion à nos shorts et à nos pieds nus, on pense à l’été qui nous semble, d’un bord, un lointain souvenir, et de l’autre, un rêve presque inaccessible. Et au milieu de ce tableau apocalyptiquement froid, il y a moi, et mon état littéralement de TRANSE lorsque j’entends un morceau des Gipsy Kings, ou même seulement quelques accords de flamenco, y compris quand il s’agit d’une douteuse chanson de Kendji Girac. Tout se décuple, et je deviens alors capable de pleurer en regardant une vidéo YouTube de The Voice Kids quand une petite fille reprend Andalouse. DON’T JUDGE ME.

Comme si le fait d’être aux antipodes météorologiques d’où je viens me faisait exploser à l’intérieur quand les éléments s’entrechoquent. Comme s’il fallait que je justifie à moi-même le fait de vivre ici, d’être à mille lieues de ce qui m’a toujours semblé être « la maison », et de pourtant être heureuse.

Hiver au Québec

Montréal / Montréal / Chicoutimi

Je ne me suis jamais sentie aussi Française que depuis que je ne suis plus en France, non seulement parce qu’on me le rappelle – volontairement ou non – tous les jours, mais parce qu’en plus, chaque matin, je réalise que rien de ce que je vis n’est habituel : les saisons, la bouffe, la culture, le « parlé ». J’ai vécu 26 ans en France, c’est en France que je me suis construite, que j’ai défini cette première vision du monde qui restera toujours quelque part en moi, bien que l’on mûrisse et que l’on aiguise son regard sur la vie avec les années, les voyages, les rencontres et les événements. Même si je vivais 26 ans encore ailleurs dans le futur, je ne serai jamais autre chose que Française, une Française du Sud qui a passé ses premières années d’adulte à Paris ; sans doute les plus déterminantes. Mes référentiels sont toujours là-bas, à mi-chemin entre les deux villes. À mi-chemin également entre les racines pied-noires et espagnoles de mon père, et les montpelliero-bretonnes de ma mère. À mi-chemin entre mes rêves d’enfant et ma réalité d’adulte.

Le sujet de l’identité géographique me fascine. Et même si je ne me sens pas réellement chez moi au Québec parce que je dis putain et pas esti, je ne me suis jamais autant sentie proche du chez moi qui est en moi. Il faut aussi dire que la distance fait oublier les aspects détestables de la France, les esprits fermés qui y prennent un peu trop la parole à mon goût, et les mentalités qui ne laissent pas suffisamment de place à chacun d’être qui il est. Je ne suis pas sûre que le bon vin à prix abordable, les planches de charcuterie-fromage des bars parisiens, les abonnements UGC illimité, les surgelés Picard, le savon de Marseille, la Féria de Nîmes, le chant des cigales jusqu’en septembre, et le champagne que l’on sort au moindre événement comme une excuse, puissent me permettre de passer au-dessus de ce qui m’agace et me blesse en France. J’y réfléchis encore. En attendant, je profite avec délectation de ces moments bénis que sont mes retours au pays, comme un retour aux sources. Je redécouvre ce qui a été toujours la norme pour moi, avec mes yeux de fille qui a fait de cette normalité une exception, pour ne pas être écoeurée au quotidien et voir la vie autrement. Et la bonne nouvelle, c’est que tout cela m’enrichit considérablement. Peut-être que si un jour, je quitte le Québec, pour un autre ailleurs ou pour rentrer en France, je frémirai en entendant un morceau des Colocs, de Jean Leloup, de Louis-Jean Cormier ou de Safia Nolin. Parce que jour après jour, ils s’immiscent un peu plus dans ma vie en entrant par mon iPhone et mes réflexes d’écoute lorsque je travaille, tout juste après Manu Chao et un peu avant Edith Piaf ou Jacques Brel. Cette mixité musicale, comme la mixité culinaire qui consiste à acheter du roquefort à 8$ et à manger du fromage en grain comme si cette texture était normale, deviennent peu à peu une nouvelle norme. Ma nouvelle norme. Celle d’une fille qui n’est pas d’ici, mais qui n’est plus vraiment là-bas non plus.

30 ans est le nouveau 20

Je ne sais pas à qui je dois ce titre exactement mais je l’en remercie de tout mon coeur car il met du soleil sur mon trentième anniversaire. Cette révélation fut la conclusion d’une discussion entre une amie-déjà-trentenaire et moi-même, lors d’une certaine journée ensoleillée d’août dans les rues de Paris, alors que nous buvions du rosé sans glaçon à 3h de l’après-midi sur une terrasse du 19ème. En citant, me semble-t-il, l’une de ses amies, elle m’avait annoncé, victorieuse et emplie d’espoir, que « 30 ans était le nouveau 20 », parce qu’aujourd’hui, à 30 ans, on peut être les rois du monde, comme nos parents pouvaient précisément l’être à 20 ans. Aujourd’hui, à 30 ans, on peut accomplir bien d’autres choses que ce à quoi on se croyait destinés lorsque l’on imaginait notre vie d’adulte 15 ans plus tôt. On peut entreprendre, voyager, étudier à nouveau, se planter, et changer de cap. Encore et encore. On peut décider que ces expériences-là nous aident à nous connaître davantage et à construire notre avenir sur des bases qui nous sont propres, et pas sur celles que nos familles, écoles, contes et dessins animés nous ont inculquées – en le voulant ou non – parce qu’après tout, c’était « comme ça » qu’il fallait faire les choses. Évidemment lorsque j’étais plus jeune, comme bien des personnes de sexe féminin, j’imaginais qu’à trente ans, j’aurais un mari, des enfants, une maison, une balançoire et un chien. Je me voyais avec des vêtements d’adulte, des chaussures d’adulte, du rouge à lèvres d’adulte, beaucoup d’assurance, de sérénité et bien entendu, la science infuse. Parce que c’était ça, pour moi, être adulte. Je n’ai, en réalité, aucun mari, aucun enfant, pas plus de chien que de maison. Je porte des Converse 80% du temps, je mets du rouge à lèvres en soirée que je dépose sans délicatesse aucune sur les goulots de mes bières que je bois sans soif ; je n’ai que peu d’assurance et une sérénité – toute relative – un jour sur deux, tandis que je travaille durement à acquérir cette science infuse à la lumière de Wikipedia, ce qui donc, on s’entend, m’amène assez loin du compte en matière d’érudition suprême. Je suis, en somme, aussi imparfaite que la naïve perfection que je visais à 15 ans. J’ai parfois la sensation d’être une éternelle adolescente, sempiternelle amoureuse de l’amour, attendant inlassablement que la sagesse de l’âge adulte me tombe dessus. Mais je crois pourtant être devenue adulte le jour où j’ai compris que les adultes pouvaient et savaient très bien se comporter comme des enfants, et quand j’ai réalisé que vivre quelque chose, ce n’était pas du tout pareil que d’avoir envie de le vivre. Je pense que devenir adulte, c’est réaliser que l’on fait les choses pour soi et que la pression sociale, effroyable ventouse à conventions et à normes qui se veulent rassurantes, ne nous amènent à nous réaliser ainsi que si c’est ce que nous voulons vraiment. Au moment où la plupart de mes amies d’enfance se mariaient et décidaient d’enfanter, je me confrontais à moi-même et découvrais certaines de mes limites – parfois surprenantes – au fin fond d’un hôtel lugubre de Katmandou. Je n’ai rien fait de ce que j’avais prévu à 15 ans, mais je m’apprends encore, en me trompant et en tombant de toute la hauteur de mes certitudes qui s’évaporent jour après jour pour laisser place à qui je suis.

Je n’ai aucune fin pour cet article, aucune « phrase préconçue à la Steve Jobs » comme j’aimais en sortir aux trentenaires paumés de mon entourage, lorsque je n’étais qu’une vingtenaire candide et moralisatrice ; je prends aujourd’hui toute la mesure de leur inutilité. Je ressens parfois de la tristesse en réalisant que je n’ai jamais (pas encore ?) concrétisé ces choses « classiques » et sécuritaires dont certains de mes amis ont déjà coché les cases. Mariage, check. Bébé, check. Maison, check. Mais parfois, je ressens la timide fierté d’avoir (déjà ?) fait des choses que certains ne pourront peut-être jamais faire. Je n’ai aucune idée de ce que l’avenir me réserve, peut-être ne cocherais-je jamais toutes ces fameuses cases, mais je pourrais au moins affirmer avoir fêté mes 30 ans dans un incroyable vent de liberté, au coeur d’une tempête d’émotions qui tantôt fout des claques, tantôt donne des ailes. Peut-être est-il temps d’accepter cette dualité. Car 30 ans, c’est le nouveau 20 et c’est préférer prendre les chemins de traverses, les routes sinueuses, et les petites rues pavées, plutôt que les autoroutes et voies goudronnées. Parce qu’il faut se le dire, c’est sur les plus petits chemins que l’on se créé les meilleurs souvenirs, que l’on tire les meilleures photos, et que l’on y laisse, bien sûr quelques plumes – mais finalement avec émotion et presque plaisir, parce que ce sont ces plumes manquantes qui font bel et bien qui l’on est vraiment. Joyeux 20 ans !