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Ces doux et durs retours au pays

À l’origine, je prévoyais d’écrire un article qui aborderait le sujet de l’énorme claque que l’on se prend dans la yeule en rentrant en France, pour voir la famille, les amis, et pour se gaver de nourriture et autres boissons alcoolisées de type Champagne. À l’origine, je voulais parler de l’idéalisation que l’on se fait de notre pays d’origine, et de la réalité qui surgit en plein voyage, nous fouettant le visage comme une tempête de neige au fin fond du Nunavik. À l’origine, j’avais dans l’idée de rédiger un texte qui sent bon la cannelle, le thé au miel et les chants de Noël. Et de dire à quel point ce sentiment ne dure pas vraiment. Puis finalement, après avoir passé un mois en Europe, c’est une tout autre histoire que je m’apprête à raconter.

On dit souvent que la préparation d’un voyage est presque aussi excitante que le voyage en lui-même. C’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de rentrer chez soi pour voir sa famille et ses amis.

Le chez soi vivra en italique dans ce texte, car il est bien évident que cinq ans après avoir quitté ma vie à temps plein dans l’Hexagone, la notion de « chez soi en France » est somme toute désormais assez relative. Dans un précédent article (Vivre ailleurs pour être plus près de chez soi), je concluais mon texte en affirmant ne pas être d’ici, mais ne plus être là-bas non plus.

Ne plus vivre dans son pays d’origine oblige à apprendre à vivre confortablement le cul entre deux chaises. C’est un travail de tous les instants, qui comporte, sans surprise, ses hauts, ses bas, ses plaisirs et ses désillusions.

Quand je décide donc de rentrer chez moi, généralement durant les fêtes de fin d’année et au cours de l’été, je prépare mon voyage avec une excitation non dissimulée, et un plaisir immense, voire même un poil déconcertant. Déconcertant car tout au long de l’année, la France ne me manque pas. Mais dès que l’alerte « départ imminent » s’enclenche dans mon cerveau, tout se met alors à me manquer atrocement : les sandwichs jambon-fromage-cornichons de chez Paul, le TGV et le jingle de la SNCF en Gare de Paris-Gare de Lyon, conduire sur nos petites routes et insulter les voitures immatriculées 30 (maudits Gardois !), la voix et l’accent de nos présentateurs télé, l’humour des pub’ pour Monoprix, …ainsi que le métro parisien ; ce qui me glace le sang, rien qu’en l’écrivant.

Puis, arrive le moment du départ. Laissant Montréal derrière moi, je n’ai d’yeux que pour la France, idéalisant chaque élément et insignifiant détail m’ayant pourtant donné l’envie à un moment donné de la quitter. J’idéalise mon pays, ses habitants, nos traditions, nos comportements… J’idéalise même ma famille et mes amis. J’idéalise mes réactions et mon (foutu) caractère en pensant à tort, que le temps, loin de ce qui composait autrefois ma vie, me permettrait aujourd’hui de tout (di)gérer avec philosophie et légèreté. Le détachement qui se fait petit à petit aide certainement. Mais dans le fond, tout m’énerve encore. Les Parisiens pressés, les serveurs désagréables, les esprits étriqués, les âmes prétentieuses si convaincues de détenir l’unique vérité. Ces deux dernières catégories d’exécrables personnes existent partout, mais ailleurs, elles ne sont pas les miennes ; on ne partage pas cette identité française commune me permettant de pouvoir en être exaspérée en toute quiétude.

À Paris, à Noël, alors que j’allais récupérer l’un des desserts commandés par ma soeur dans une grande pâtisserie parisienne, j’ai aperçu dans la file un jeune homme avec un hoodie « Université de Montréal ». J’ai souri et j’ai tendu l’oreille. Sa mère, qui l’accompagnait, lui a alors demandé, inspirée par l’odeur du pain chaud et des indécentes mais néanmoins délicieuses pâtisseries à 35 euros : « À Montréal, tu ne dois pas avoir du bon pain, ça doit être du pain industriel dégueulasse, non ? ». Le jeune homme semblait encore plus agacé que moi. Car c’était sa mère. Moi, j’ai laissé filer l’agacement au bénéfice d’un amusement certain. Les gens sont si innocents.

Mais, à moi aussi, il m’arrivait parfois de penser que les choses étaient meilleures chez moi. Comme avant chaque départ, j’avais eu hâte de me payer un bon croissant, ce que je fis plus que de raison au cours de mon séjour, évidemment. Mais force fut de constater que les meilleures chocolatines de la stratosphère se trouvent bel et bien à 200 m de l’endroit où je vis à Montréal. Les propriétaires sont des Français, certes, mais ce n’était pas utile de traverser l’Atlantique encore une fois, juste pour me prouver que la mondialisation avait épargné la fabrication croissantale.

Après un mois passé en Europe, je suis de retour au Québec avec l’intime conviction que je ne suis plus sûre de rien. Toutes ces choses qui m’agacent de la France ne sont-elles pas finalement si peu de choses face à l’éloignement et au manque que l’on ressent de la famille ? Peut-on faire fi de toutes les choses exaspérantes qui nous ont donné envie de mettre les voiles, un jour, pour finalement réaliser que les départs de chez soi sont chaque fois un peu plus durs ? Est-ce le début de ce que certains appellent la désillusion de l’expatriation, ou le creux de la vague, ou la fin de la lune de miel de la vie dans cet Ailleurs pourtant tant aimé ?

Certains disent que l’amour dure trois ans. Cela fait trois ans que je me suis installée au Québec, mais je ne crois pas tant être en train de désaimer Montréal ; je crois en revanche être en train de réaliser que cette France que j’aime tant critiquer fait finalement partie de moi, au point de tout remettre en question quand je la quitte. Je crois qu’elle se joue de moi, comme pour me dire « tu peux fuir autant que tu veux, tu es la France et la France t’a ». Pour être honnête, je ne sais pas trop quoi faire avec ça. Peut-être qu’un jour, je prendrai la décision de rentrer au pays, après quoi je pesterai d’avoir quitté le Québec, c’est une certitude.

En attendant, je me raisonne en pensant à la chance que j’ai d’avoir le choix ; d’avoir cette nationalité française et cette résidence permanente canadienne, m’offrant la possibilité de décider à chaque minute de ma vie où je veux habiter. Peu importe à quel point ma famille me manque ou à quel point Montréal me manquerait si je prenais la décision de pallier le premier manque, je suis chanceuse d’être née avec le bon passeport, et de pouvoir m’offrir le luxe d’avoir ce type de réflexions, donnant vie à ce type d’article, qui ne nous mène nulle part, je vous l’accorde. Mais moi, là tout de suite, ça m’a fait du bien de l’écrire, ne serait-ce que pour arrêter de penser que je loupe du temps précieux avec ceux qui comptent pour moi et qui vivent leur vie de l’autre côté de l’océan.

Chers Français qui débarquez au Québec…

Je dois avouer que ça fait longtemps que cet article-là me trotte dans la tête, mais je me posais l’évidente question de la légitimité ; à partir de « combien de temps dans le pays » peut-on se permettre de donner des leçons aux autres, et en l’occurrence aux « nouveaux arrivants » ? Est-ce que cela se mesure au nombre d’années vivant sur le Plateau, ou est-ce qu’une couple d’années de vie en banlieue compte triple ? Marque-t-on des points supplémentaires, si on a plus d’amis Québécois que de Français, et si on fréquente (fréquenter dans le sens de fricoter), des Queb’ pure laine plutôt que des Français ayant quitté, eux aussi, la douce Mère Patrie ?

Bien entendu, il n’y a aucune bonne réponse à ces questions-là, même si je pourrais volontiers me targuer d’avoir vécu sur la Rive Nord de Montréal et de ne pas fricoter avec mes congénères français. Pas que je ne les aime pas ou que cela manque de défis pour l’aventurière que je suis, mais admettons tout bonnement que les choses se sont dessinées ainsi, sans que je le fasse exprès.
(Mais ça compte évidemment triple quand même.)

Si l’on ne se paye pas le luxe de donner des exaspérantes leçons de vie aux autres, il convient en revanche d’annoncer solennellement à ces nouveaux arrivants Français qu’ils devront se préparer à un choc des cultures. Un choc des cultures insidieux que l’on aurait tendance à sous-estimer grossièrement, parce qu’au Québec, on parle français. Parce que la vie y semble moins radicalement opposée qu’au Yémen ou au fin fond de la Chine. Parce que le lien entre la France et le Québec est plus présent et important qu’avec n’importe quelle autre province canadienne. Et parce qu’en France, on a malheureusement hérité de Garou et de Natasha St-Pier, sans n’avoir rien demandé à personne.

Mais, chers amis français, vous allez devoir apprendre, non pas tant à dealer avec l’accent québécois auquel on est finalement peu habitués en France mais auquel on s’habitue très vite une fois sur place, mais accepter qu’ici, c’est vous, qui avez un accent. Vous allez devoir faire fi des différences de grammaire, de conjugaison ou d’expressions que vous auriez pourtant envie de notifier en levant les sourcils et le doigt, vous justifiant fièrement à l’aide de vos vieux restants d’apprentissage de CE2. Il n’y a pas de bon ou de mauvais français, il n’y a que des français qui ont évolué différemment. Vous allez adorer vous rendre au restaurant et ne payer que ce pour quoi vous avez mangé, y compris pour la moitié de ce dessert partagé avec Machin. Vous ne vous ferez enfin plus piéger par cet ami fatiguant, qui commande toujours un cocktail, deux entrées, le plat le plus cher, un dessert, et bien trop de vin pour une seule personne sensée, et qui posera systématiquement cette question qui n’en est pas une à la fin du repas : « Bon, on split l’addition en 5 ? C’est plus simple ! ». Par contre, vous serez vraisemblablement tenté, une fois que vous aurez compris que le service n’est pas inclus, de laisser un pourboire arrondi au chiffre inférieur. Pas que vous êtes radins, mais un sous est un sous, quoi. Et cela même si vous n’avez pas fini votre assiette et que dans la vie, vous êtes pas mal YOLO sur les dépenses. Quand il s’agit de vous prendre en traître au resto, vous vous défendez à coup de 50 cents. Pourtant, il faudra finalement accepter ce qui vous semble inacceptable : si vous faites ça, vous êtes un gros rapiat.

Des petites choses du quotidien qui dépaysent naïvement et avec légèreté, il y en a un tas. Mais on mise tellement tout sur les différences de langages, d’expressions, et d’accent, que l’on en oublie l’essentiel. Et l’essentiel ne se trouve pas dans cette infatigable bataille consistant à démontrer « qui utilise le plus d’anglicismes entre les Français et les Québécois » (quoique), elle se trouve précisément là où l’on réalise que l’on est en train de se construire ici. Ce qui nous amène indéniablement à… se déconstruire là-bas. Le moment où l’on n’est plus étudiant étranger ou PVTiste passionné arrive plus vite que l’on ne pense. Et celui où l’on réalise que l’on ne connaît plus vraiment l’actualité française et les derniers gagnants de la Star Academy aussi. Quoi ? Comment ça, la Star Ac’ n’existe plus depuis 10 ans ?! En tout cas.

Par ailleurs, le moment où vous direz « en tout cas », comme pour clore une conversation dans laquelle vous auriez jadis utilisé un « non mais peu importe, quoi ! » arrivera, lui aussi, et bien vite.

En France, on vous rabattra les oreilles sur ce soi disant « accent canadien » que vous aurez attrapé, et vous répondrez, las, qu’à la rigueur, il s’agirait d’un accent québécois. Puis, vin aidant, vous vous embarquerez dans un monologue enflammé aux arguments quasi-souverainistes pour expliquer à ces Français ignares la différence entre le Québec et le reste du Canada… avant d’oublier que vous aussi, il n’y a pas si longtemps, vous ne faisiez pas réellement la différence.

Quant à ici, vous serez toujours, un peu, le « Français de service ». Parfois c’est insultant, parfois ça sonne comme des mots d’amour. Il ne tiendra qu’à vous.

Mais petit conseil, immigrer au Québec, c’est comme immigrer n’importe où ; on a tout à (ré)apprendre. Rien n’est acquis, et notre façon de faire en France n’a pas plus de valeur ici qu’ailleurs. Humilité et auto-dérision sont souvent de mise pour devenir un Maudit Français qu’on apprécie et qu’on invite dans les party. Dans l’fond, ils nous aiment quand même un tout petit peu ; parce qu’au moins, on parle presque la même langue qu’eux. Et que peut-être, un jour, nous aussi, on prendra la mesure de l’importance de sauver notre langue. Parce qu’elle est belle en criss, tout simplement.

Vivre ailleurs pour être plus près de chez soi

Ce que je m’apprête à dire est assez étrange, mais les « expatriés » et autres personnes vivant ailleurs que dans leur pays d’origine m’appuieront peut-être. S’ils ne m’appuient pas, je me verrai contrainte de reconnaître que c’est encore le résultat de l’une de mes réflexions trop intenses sur la vie, le sens de la vie, et le sens du sens de la vie.

Ça fait maintenant plusieurs années que j’ai quitté la France, après un tour du monde, de nombreuses pérégrinations pour tenter de donner du sens à mon retour, et une installation au Québec, il y a déjà un peu plus de deux ans. La vie en France me semble être désormais à mi-chemin entre le fantasme et l’écoeurement. Quand je croise un Français à Montréal (et on s’entend bien que ce ne sont pas les opportunités qui manquent), on se met fatalement à parler de la France. Les Français qui évitent le sujet me semblent généralement assez hypocrites et quelque peu arrogants ; comme s’ils étaient au-dessus de leur expatriation, comme s’ils étaient là depuis suffisamment longtemps pour avoir oublié que dans le fond, ils étaient Français, ET NON QUÉBÉCOIS, MON AMI, alors redescends d’un étage.

La ville de Québec en hiver

La ville de Québec en hiver

Même si on a une réputation très discutable un peu partout dans le monde, je dois reconnaître que je suis fière d’être Française. Mais nuançons tout de même, « fière » est peut-être un peu exagéré – vous m’excuserez, c’est actuellement la nuit et je sais parfois être un peu intense quand le soleil est couché depuis plus de 7 heures. Je n’ai en tout cas pas honte d’être Française, car en France, on mange bien, on est capable de trouver un vin dégueulasse avec raison sans être oenologue pour un sou, on n’est pas farouche face à un fromage qui sent la mort – on trouve même ça surprenamment attirant – et surtout, même si on est globalement très mauvais en anglais, on sait situer, au moins approximativement, bien des pays du monde sur une carte. Ce n’est pas toujours le cas des habitants de vastes pays comme le Canada et les États-Unis, qui ont déjà quelques autres chats à fouetter avec leurs 1001 provinces et états, on ne leur en voudra donc pas, même si ça me heurte avec violence quand je raconte une anecdote de voyage et qu’on pense que le Népal est en Afrique. Mais passons.

Spa Finlandais de Laval

Spa Finlandais de Laval, Québec

L’autre jour, je disais à un ami que je n’avais jamais été aussi proche de ma famille que depuis que j’étais partie. Là encore, c’est assez inexact, et j’avais pris un raccourci pour avoir vraisemblablement la flemme de développer davantage. En réalité, je ne vois pas mes neveux grandir et je suppose que de faire des Skype avec leur vieille tante fatigante toutes les 2 semaines pour me tenir à jour sur leur vie, l’évolution de leurs goûts, et leurs bêtises inavouables ne les excite guère. Mais ce qui est certain, c’est que je suis bien plus en contact avec mes parents ou mes soeurs que lorsque je vivais en France et que je pouvais littéralement les voir « quand je voulais ». Mais quand je me penche sur la question (et Dieu sait que je me penche souvent jusqu’à presque tomber), je réalise que c’est ainsi pour tout ce qui est en lien avec mes origines, mon enfance, mon passé, mes racines, bref, avec qui je suis. Et donc avec la France. Ici, on vit au rythme des saisons qui savent tout à fait être odieuses si elles le décident (je fais principalement référence à l’hiver, vous m’aurez comprise). Et l’hiver, ici, on patine, on ride, on glisse, on se bat contre ses escaliers pleins de neige le matin, contre les trottoirs glacés, contre les orteils qui piquent, le nez qui coule, les cils qui gèlent et les doigts qui menacent de tomber. Ici, en hiver, on profite de paysages lunaires, du spectacle de la neige qui n’en finit plus de tomber, des possibilités de jouer à nouveau dehors comme des enfants, même quand il fait -20°. Puis, on pense avec émotion à nos shorts et à nos pieds nus, on pense à l’été qui nous semble, d’un bord, un lointain souvenir, et de l’autre, un rêve presque inaccessible. Et au milieu de ce tableau apocalyptiquement froid, il y a moi, et mon état littéralement de TRANSE lorsque j’entends un morceau des Gipsy Kings, ou même seulement quelques accords de flamenco, y compris quand il s’agit d’une douteuse chanson de Kendji Girac. Tout se décuple, et je deviens alors capable de pleurer en regardant une vidéo YouTube de The Voice Kids quand une petite fille reprend Andalouse. DON’T JUDGE ME.

Comme si le fait d’être aux antipodes météorologiques d’où je viens me faisait exploser à l’intérieur quand les éléments s’entrechoquent. Comme s’il fallait que je justifie à moi-même le fait de vivre ici, d’être à mille lieues de ce qui m’a toujours semblé être « la maison », et de pourtant être heureuse.

Hiver au Québec

Montréal / Montréal / Chicoutimi

Je ne me suis jamais sentie aussi Française que depuis que je ne suis plus en France, non seulement parce qu’on me le rappelle – volontairement ou non – tous les jours, mais parce qu’en plus, chaque matin, je réalise que rien de ce que je vis n’est habituel : les saisons, la bouffe, la culture, le « parlé ». J’ai vécu 26 ans en France, c’est en France que je me suis construite, que j’ai défini cette première vision du monde qui restera toujours quelque part en moi, bien que l’on mûrisse et que l’on aiguise son regard sur la vie avec les années, les voyages, les rencontres et les événements. Même si je vivais 26 ans encore ailleurs dans le futur, je ne serai jamais autre chose que Française, une Française du Sud qui a passé ses premières années d’adulte à Paris ; sans doute les plus déterminantes. Mes référentiels sont toujours là-bas, à mi-chemin entre les deux villes. À mi-chemin également entre les racines pied-noires et espagnoles de mon père, et les montpelliero-bretonnes de ma mère. À mi-chemin entre mes rêves d’enfant et ma réalité d’adulte.

Le sujet de l’identité géographique me fascine. Et même si je ne me sens pas réellement chez moi au Québec parce que je dis putain et pas esti, je ne me suis jamais autant sentie proche du chez moi qui est en moi. Il faut aussi dire que la distance fait oublier les aspects détestables de la France, les esprits fermés qui y prennent un peu trop la parole à mon goût, et les mentalités qui ne laissent pas suffisamment de place à chacun d’être qui il est. Je ne suis pas sûre que le bon vin à prix abordable, les planches de charcuterie-fromage des bars parisiens, les abonnements UGC illimité, les surgelés Picard, le savon de Marseille, la Féria de Nîmes, le chant des cigales jusqu’en septembre, et le champagne que l’on sort au moindre événement comme une excuse, puissent me permettre de passer au-dessus de ce qui m’agace et me blesse en France. J’y réfléchis encore. En attendant, je profite avec délectation de ces moments bénis que sont mes retours au pays, comme un retour aux sources. Je redécouvre ce qui a été toujours la norme pour moi, avec mes yeux de fille qui a fait de cette normalité une exception, pour ne pas être écoeurée au quotidien et voir la vie autrement. Et la bonne nouvelle, c’est que tout cela m’enrichit considérablement. Peut-être que si un jour, je quitte le Québec, pour un autre ailleurs ou pour rentrer en France, je frémirai en entendant un morceau des Colocs, de Jean Leloup, de Louis-Jean Cormier ou de Safia Nolin. Parce que jour après jour, ils s’immiscent un peu plus dans ma vie en entrant par mon iPhone et mes réflexes d’écoute lorsque je travaille, tout juste après Manu Chao et un peu avant Edith Piaf ou Jacques Brel. Cette mixité musicale, comme la mixité culinaire qui consiste à acheter du roquefort à 8$ et à manger du fromage en grain comme si cette texture était normale, deviennent peu à peu une nouvelle norme. Ma nouvelle norme. Celle d’une fille qui n’est pas d’ici, mais qui n’est plus vraiment là-bas non plus.