Posts by "Anne Sellès"

Comment j’ai un jour été très excitée par deux poireaux et une patate douce

Je sommerais toutes les personnes un brin obscènes, ayant atterri là pour de mauvaises raisons, de bien vouloir fermer cette page. Ou de rester, mais votre déception sera grande, croyez-moi. Car je vais réellement expliquer pourquoi, un jour, une plante potagère et une convolvulacée m’ont vraiment excitée – ou rendue excessivement heureuse, pour arrêter là toute suggestion malvenue.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai aucune personnalité face à une boîte de nuggets du MacDo, que je ne suis pas capable de refuser du chocolat au lait (Lindt et Kinder, merci), et que je vendrais mes enfants pour du fromage de chèvre (Dieu merci, je n’ai pas d’enfants). J’aime la bonne bouffe, mais aussi la mauvaise (fast food, sucres raffinés, et autres cochonneries inutiles à nos vies), mais, pire que tout cela, je n’ai pas de fond. Ou très peu. Je suis capable d’en manger beaucoup, très vite, et très souvent.

Ça n’a jamais été dramatique outre mesure, si nous mettons de côté des années une vie de yo-yo en termes de kilos. Ce poids, je le prenais vite mais le perdais vite aussi, sans faire de sport ou très peu. Mais ça, c’était avant.

Je suis retombée sur Terre quand j’ai passé la merveilleuse et néanmoins fatidique barre de la trentaine, développant une culotte de cheval jusqu’alors inexistante, et qui est aujourd’hui, je vous l’assure, tout à fait persistante. J’ai pris 3 tailles de soutien-gorge – et ce n’est pas la peine de me dire oh la chance !, parce que j’avais déjà 3 tailles de trop – ainsi qu’une inutile bouée de sauvetage, s’étant clairement greffée sous ma peau du ventre et des hanches. En clair, j’ai grossi depuis les dernières années car je suis une femme de plus de 30 ans qui mange de la marde et/ou en trop grosse quantité, et qui est capable de dire au diable les calories ! quand on lui propose un gâteau triple chocolats après une tartiflette.

Avant de me faire insulter par d’autres femmes qui se jugeraient plus grosses que moi, j’aimerais préciser, à toutes fins utiles, que les personnes trop minces ou trop grosses n’ont pas le monopole du trouble alimentaire. Ça fait des années que j’estime avoir une relation compliquée avec la nourriture et on dirait qu’à chaque fois que j’essaye d’en parler, on m’envoie bouler parce que je suis « visuellement à peu près correctement proportionnée ».  Les réactions vont du mignon « Euh, si tu es grosse alors qu’est-ce que je suis ? » au fatiguant « Ok, enfin, c’est pas ça, avoir un problème avec la bouffe ». Et si, MOI, j’estime que c’en est un dans ma vie, de problème, est-ce que j’ai le droit ou faut-il que je passe par le comité des gens qui décident à ta place ce que sont TES problèmes dans TA vie ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas des degrés de gravité dans les troubles alimentaires. Je ne dis pas non plus que mon poids m’empêche de vivre, parce que ce n’est clairement pas le cas ; mais ce qui me pose problème au quotidien, et ce depuis des années, c’est d’être capable de trop manger tout en sachant éperdument que j’aurai excessivement mal au ventre ensuite, et ne pas réussir à m’arrêter malgré ça.

Je ferme cette parenthèse, qui n’est pas du tout le sujet de cet article. Le sujet de cet article, recentrons-nous, c’est qu’un jour – CE JOUR – mes yeux se sont écarquillés comme ceux d’un enfant le jour de Noël, lorsque j’ai ouvert mon frigo, affamée, et que j’y ai aperçu ma patate douce et mes poireaux. Pourtant, deux secondes avant, je pensais au Big Mac et aux frites molles du MacDo. La raison de cette bipolarité d’envies culinaires vient du fait, que, depuis 6 jours exactement, je suis (du verbe suivre) une cure « DÉTOX ». Ce mot exaspérant, sonnant très Pinterest, se retrouve un peu partout dans les airs des interwebs, et ça a tendance à m’énerver copieusement. Vous aussi, j’en suis sûre. Mais pour une raison que j’ignore, alors que je buvais un merveilleux latte glacé avec une amie il y a quelques semaines, j’ai décidé, comme elle, de m’embarquer dans cette cure « DÉTOX » dont elle venait de me parler en termes très simples, très accessibles, et avec une ultime promesse, celle que cela nettoierait mon intérieur. L’idée de ce grand nettoyage d’automne m’a plu. Après tant d’années à ingurgiter du gras, du sucre, du sel, du gluten, et plein d’animaux, je me suis dit que ce ne serait pas du luxe.

Au fond de moi, on ne va pas se mentir, ce qui m’a le plus plu là-dedans, c’était le défi. DOUZE jours sans manger de produits laitiers, de produits à base de farine, d’arachides, d’aliments fermentés et de sucres raffinés… Comment allais-je m’en sortir ? Bien sûr, sinon ce n’est pas drôle, l’alcool est également proscrit. En parallèle, il faut prendre des gélules (dégueulasses) à base de plantes deux fois par jour. N’étant vraiment pas inventive en matière de cuisine, j’ai commencé cette cure en me faisant du riz brun avec des oignons et des tomates en guise de premier repas. J’ai réalisé que si je me nourrissais ainsi pendant 12 jours, j’allais clairement perdre le goût de vivre. Après ce premier dîner, j’ai rêvé de pâtes carbonara, de pizza 4 fromages, de poutine au porc effiloché, de tarte au citron meringuée et de ribs au barbecue alors que je n’en mange jamais. Dès le jour 2, j’ai compris. Tout était une question de temps. De prendre le temps. De cuisiner. Eh merde.

Plutôt que de chercher des recettes et de les appliquer à la lettre – car ça peut vite coûter cher et parce qu’il y a toujours un truc à la con dans la recette qui m’est interdit – je me suis mise à aller plus souvent à l’épicerie, et à acheter les légumes « en soldes ». C’est ainsi que je me suis retrouvée avec des légumes presque inconnus pour moi. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de les connaître davantage, ces légumes-là. Mais généralement, après 2 ou 3 semaines dans le tiroir de mon frigo, ils finissaient par devenir mous et/ou poilus et terminaient leur courte existence dans le compost de la ville de Montréal. Car oui, nous compostons à Montréal. Et je pense que bien des terres québécoises sont devenues fertiles grâce à moi et à mes tentatives de me donner bonne conscience à coup de fondues de poireaux et d’artichauts vapeur. J’ai appris à être inventive. Parfois ça marche, parfois non. Parfois tu te régalerais presque, parfois c’est tout bonnement dégueulasse. Mais j’ai persévéré, pensant que je pouvais être capable d’autre chose que de commander des sushis par dépit, et surtout, qu’il s’agissait juste de 12 jours… Dès que ce serait fini, j’irais me payer un MacDo pour me récompenser, c’était une certitude.

Mais là où je me suis mise à avoir un sérieux doute sur mon incapacité à finir par aimer ça, c’est quand je suis rentrée un soir, affamée, et que je suis allée jeter un oeil au contenu de mon frigo. J’y ai trouvé des poireaux et des patates douces. J’ai souri et j’ai hésité entre les deux. Je n’hésitais pas en me demandant, hum mais lequel sera le moins dégueulasse des deux ?! comme je l’aurais clairement fait il y encore très peu de temps, mais plutôt hum, lequel irait le mieux avec mon saumon vapeur ? Après m’être dit que j’étais en train de devenir comme ma mère, j’ai trouvé ma réponse : les poireaux. J’aurais aimé m’arrêter sur cet happy ending, mais malheureusement, je dois avouer que j’avais mis BIEN TROP de curry. Ce fut donc presque immangeable. Mais j’étais fière. Et j’ai tout mangé quand même.

À la fin de cette 6ème journée, et suite à cette histoire de saumon et de poireaux curryisés à l’extrême, je suis allée me coucher en réalisant que ça y est, j’en étais à la moitié de cette foutue « DÉTOX » ! J’avais eu des envies, parfois, mais je n’avais pas craqué. Cette nuit-là, je m’endormis le ventre gargouillant un peu, certes, mais fière de moi.

[Pause – Jusqu’ici, le texte a été écrit pendant la cure, à la fin du 6ème jour exactement. Ce qui vient ensuite a été rédigé après la fin de la cure.]

Puis les 7ème, 8ème et 9ème jours sont arrivés. Les choses ont commencé à se gâter considérablement et à empirer jusqu’au 12ème et dernier jour. Si les gens – en particulier ceux qui n’ont jamais fait ce genre de « DÉTOX » – adorent dire – sans savoir de quoi ils parlent, donc – que « le pire, c’est le début », croyez-moi, ils se trompent allègrement. Au début de la cure, on pense naïvement qu’on va sauver le monde et révolutionner sa vie avec nos crudités rangés par familles dans des Tupperwares assortis. Rapidement, l’illusion se dissipe et on réalise que l’on est fatigués de couper des légumes trois fois par jour et qu’on a l’impression d’être devenu un lapin aigri à force de bouffer des carottes comme si c’était la collation la plus excitante du monde. Je sais que c’est la vie de plein de gens, de bouffer des carottes coupées en lamelles parfaites à 16h, mais ce n’est pas la mienne depuis 30 ans. J’ai donc subi la fin de ces 12 jours de l’enfer, troquant au jour 10 mon deuil du gras contre un sentiment de victoire non dissimulé lorsque je rentrais à nouveau dans mon pantalon noir préféré, qui restait tristement coincé au niveau de mes cuisses encore un semaine plus tôt.

Mais venons-en au fait, et évitons-nous cet insoutenable suspens ; me suis-je offert un festin chez Ronald MacDonald au premier jour de la libération ? Non. Pas même un latte au lait de vache. J’ai continué à me faire un latte avec du lait d’amande le matin, alors que j’ai pesté de tout mon être contre cette substance non-laitière dans mon café pendant 12 jours. Je n’ai pas entamé la tablette de chocolat Lindt qui m’attendait sagement sur mon étagère depuis 2 semaines. Je n’ai pas non plus mangé de poutine au porc effiloché. Pas le premier jour, non. Ni le deuxième. Mais le troisième, oui. J’ai ensuite brunché gras (avec du bacon, le luxe suprême). Et j’ai même terminé la semaine sur un dîner composé exclusivement de chips BBQ et de bières. Le retour de la décadence.

J’aurais adoré, sincèrement, vous annoncer que j’étais une nouvelle femme après cette cure. Mais non. La route est encore longue pour ne pas tomber dans le paquet de chips à la moindre contrariété. En revanche, ce qui est certain, c’est que j’ai appris 3 choses primordiales au cours de ces 12 jours :

1. Tomber dans le paquet de chips dès que quelque chose me fâche, ça ne sert profondément à rien. Pour la simple et bonne raison que je suis dans le même état lorsque je résiste à cette inutile tentation et lorsque je n’y résiste pas : je continue à être fâchée. Pire, quand je n’y résiste pas, je suis dans un état que je qualifierais de plus-que-fâchée, car il faut y ajouter l’impardonnable culpabilité d’avoir flanché ;

2. Je suis relativement capable de me construire un repas cohérent avec 3 légumes et 2 épices, de trouver ça quasiment bon, et de ne pas avoir l’impression que ma soirée et ma vie toute entière sont gâchées à tout jamais ;

3. Mais surtout, j’ai arrêté d’avoir peur et d’avoir la flemme. Deux sentiments qui ne devraient pas avoir leur place dans la cuisine ou dans les rayons des épiceries. La preuve : j’ai acheté des topinambours DE MON PLEIN GRÉ l’autre jour et je ne les regarde même pas avec mépris, même si je n’ai aucune idée de comment ça se fait cuire. Je continuerai avec bonheur à manger de la junk un peu trop souvent pour l’avouer librement et non sous la contrainte, mais je peux affirmer que durant ces 12 jours, je me suis aidée moi-même (et toute seule). Le gras et le sucre ne sont plus mes seules sources de coolitude journalière, et je n’en ai plus autant besoin pour me remonter le moral. Je n’irais pas jusqu’à dire que les poireaux sont devenus ma comfort food, mais je les trouve sympathiques. Sympathiques et parfois, en situation de crise extrême, relativement excitants. CQFD.

PS : About les topinambours, j’en ai fait de la soupe (avec carottes, pommes de terre, un peu de crème fraiche). Ma plus grande fierté depuis 1996, sachez-le.

 

Crédit photo : Peter Wendt

Chers Français qui débarquez au Québec…

Je dois avouer que ça fait longtemps que cet article-là me trotte dans la tête, mais je me posais l’évidente question de la légitimité ; à partir de « combien de temps dans le pays » peut-on se permettre de donner des leçons aux autres, et en l’occurrence aux « nouveaux arrivants » ? Est-ce que cela se mesure au nombre d’années vivant sur le Plateau, ou est-ce qu’une couple d’années de vie en banlieue compte triple ? Marque-t-on des points supplémentaires, si on a plus d’amis Québécois que de Français, et si on fréquente (fréquenter dans le sens de fricoter), des Queb’ pure laine plutôt que des Français ayant quitté, eux aussi, la douce Mère Patrie ?

Bien entendu, il n’y a aucune bonne réponse à ces questions-là, même si je pourrais volontiers me targuer d’avoir vécu sur la Rive Nord de Montréal et de ne pas fricoter avec mes congénères français. Pas que je ne les aime pas ou que cela manque de défis pour l’aventurière que je suis, mais admettons tout bonnement que les choses se sont dessinées ainsi, sans que je le fasse exprès.
(Mais ça compte évidemment triple quand même.)

Si l’on ne se paye pas le luxe de donner des exaspérantes leçons de vie aux autres, il convient en revanche d’annoncer solennellement à ces nouveaux arrivants Français qu’ils devront se préparer à un choc des cultures. Un choc des cultures insidieux que l’on aurait tendance à sous-estimer grossièrement, parce qu’au Québec, on parle français. Parce que la vie y semble moins radicalement opposée qu’au Yémen ou au fin fond de la Chine. Parce que le lien entre la France et le Québec est plus présent et important qu’avec n’importe quelle autre province canadienne. Et parce qu’en France, on a malheureusement hérité de Garou et de Natasha St-Pier, sans n’avoir rien demandé à personne.

Mais, chers amis français, vous allez devoir apprendre, non pas tant à dealer avec l’accent québécois auquel on est finalement peu habitués en France mais auquel on s’habitue très vite une fois sur place, mais accepter qu’ici, c’est vous, qui avez un accent. Vous allez devoir faire fi des différences de grammaire, de conjugaison ou d’expressions que vous auriez pourtant envie de notifier en levant les sourcils et le doigt, vous justifiant fièrement à l’aide de vos vieux restants d’apprentissage de CE2. Il n’y a pas de bon ou de mauvais français, il n’y a que des français qui ont évolué différemment. Vous allez adorer vous rendre au restaurant et ne payer que ce pour quoi vous avez mangé, y compris pour la moitié de ce dessert partagé avec Machin. Vous ne vous ferez enfin plus piéger par cet ami fatiguant, qui commande toujours un cocktail, deux entrées, le plat le plus cher, un dessert, et bien trop de vin pour une seule personne sensée, et qui posera systématiquement cette question qui n’en est pas une à la fin du repas : « Bon, on split l’addition en 5 ? C’est plus simple ! ». Par contre, vous serez vraisemblablement tenté, une fois que vous aurez compris que le service n’est pas inclus, de laisser un pourboire arrondi au chiffre inférieur. Pas que vous êtes radins, mais un sous est un sous, quoi. Et cela même si vous n’avez pas fini votre assiette et que dans la vie, vous êtes pas mal YOLO sur les dépenses. Quand il s’agit de vous prendre en traître au resto, vous vous défendez à coup de 50 cents. Pourtant, il faudra finalement accepter ce qui vous semble inacceptable : si vous faites ça, vous êtes un gros rapiat.

Des petites choses du quotidien qui dépaysent naïvement et avec légèreté, il y en a un tas. Mais on mise tellement tout sur les différences de langages, d’expressions, et d’accent, que l’on en oublie l’essentiel. Et l’essentiel ne se trouve pas dans cette infatigable bataille consistant à démontrer « qui utilise le plus d’anglicismes entre les Français et les Québécois » (quoique), elle se trouve précisément là où l’on réalise que l’on est en train de se construire ici. Ce qui nous amène indéniablement à… se déconstruire là-bas. Le moment où l’on n’est plus étudiant étranger ou PVTiste passionné arrive plus vite que l’on ne pense. Et celui où l’on réalise que l’on ne connaît plus vraiment l’actualité française et les derniers gagnants de la Star Academy aussi. Quoi ? Comment ça, la Star Ac’ n’existe plus depuis 10 ans ?! En tout cas.

Par ailleurs, le moment où vous direz « en tout cas », comme pour clore une conversation dans laquelle vous auriez jadis utilisé un « non mais peu importe, quoi ! » arrivera, lui aussi, et bien vite.

En France, on vous rabattra les oreilles sur ce soi disant « accent canadien » que vous aurez attrapé, et vous répondrez, las, qu’à la rigueur, il s’agirait d’un accent québécois. Puis, vin aidant, vous vous embarquerez dans un monologue enflammé aux arguments quasi-souverainistes pour expliquer à ces Français ignares la différence entre le Québec et le reste du Canada… avant d’oublier que vous aussi, il n’y a pas si longtemps, vous ne faisiez pas réellement la différence.

Quant à ici, vous serez toujours, un peu, le « Français de service ». Parfois c’est insultant, parfois ça sonne comme des mots d’amour. Il ne tiendra qu’à vous.

Mais petit conseil, immigrer au Québec, c’est comme immigrer n’importe où ; on a tout à (ré)apprendre. Rien n’est acquis, et notre façon de faire en France n’a pas plus de valeur ici qu’ailleurs. Humilité et auto-dérision sont souvent de mise pour devenir un Maudit Français qu’on apprécie et qu’on invite dans les party. Dans l’fond, ils nous aiment quand même un tout petit peu ; parce qu’au moins, on parle presque la même langue qu’eux. Et que peut-être, un jour, nous aussi, on prendra la mesure de l’importance de sauver notre langue. Parce qu’elle est belle en criss, tout simplement.

Mes tomates ont mûri fin septembre

Je n’ai pas écrit ici depuis mars dernier, ce retour aurait donc mérité un texte avec une queue et une tête. Mais non, je ne sais nullement où je m’en vais avec ça. Seulement, ce matin, ce 21 septembre 2017 vers 8h30, j’ai constaté que les tomates cerises de mon plant semé en juin dernier étaient enfin devenues rouges. De façon plus générale, toute ma terrasse me semblait belle, fleurie, feuillue, colorée et vivante.

Après un été gris et pluvieux au Québec, nous sommes en train de vivre des semaines exceptionnelles en septembre. Du soleil à ne plus savoir qu’en faire, des températures de plein été, et des couleurs d’automne arrivant doucement, créant un genre d’anachronisme météorologique qui ne peut que ravir les sens. Parce que normalement (comprendre là « les autres années »), lorsque l’on va photographier les feuilles d’érables nonchalamment tombées au sol pour les poster sur Instagram, on porte une écharpe et une veste. Lorsque le mois d’octobre s’en vient, on commence à être moins réticent à l’idée de sortir sa tuque (son bonnet), même si on sait que cela sous-entend un très gros risque de l’avoir sur sa tête pour les 231 prochains jours.

Rivière Rouge au Québec, mi-septembre 2017

Rivière Rouge et début de couleurs d’automne.

Aujourd’hui et depuis 10 jours, le soleil brille dans un ciel sans nuage, on a ressorti nos shorts et nos sandales estivales, les terrasses des cafés et des restaurants sont pleines jusqu’à la nuit tombée, et les fleurs de nos jardins et balcons sont au zénith de leur courte existence. Pourtant, quand on marche sur les trottoirs, ça fait indéniablement scrounch-scrounch. Les bouleaux sont, pour certains, déjà presque tout nus.

La philosophe matinale en moi a, vers 9h10, cueilli ses tomates, observé ses géraniums parfaits en les félicitant de si joliment exister, et cherché une nouvelle fleur sur son hibiscus récemment réssuscité, en vain, le coeur pourtant empli d’espoir, avant de réaliser que tout n’était finalement qu’une question de temps. Une question de temps au sens de « notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements » et non au sens de « état de l’atmosphère, en un lieu donné, à un moment donné ». Je parle ici de durée, non de météo. Tout était une question de temps, de patience. L’art de savoir attendre correctement, sans ne jamais rien vouloir précipiter. Faire, quelque part, son deuil de l’été qui semblait n’être jamais arrivé, se préparant sereinement à l’hiver sans trop de tristesse, puisque l’automne viendrait nous surprendre, une fois de plus, par sa beauté et toute la contemplation qu’il sait nous offrir. Comme ça, gratuitement.

En inspectant mon plant de tomates à moitié dévoré par les sournois écureuils à capuche du hood Plateau-Mont-Royal-Est qui n’en ont que faire de bouffer des tomates pas mûres du tout, j’ai pris conscience que l’art de savoir attendre correctement s’acquérait avec le temps et les années. (Oui, je suis allée vérifier la conjugaison du verbe acquérir car c’est malheureusement acquérissait qui m’est venu en tête instinctivement.)

Terrasse fleurie et écureuil

Terrasse et écureuil courant sur un câble électrique.

Je ne sais pas trop si, l’âge avançant, on devient plus sage ou si ce sont simplement les événements de la vie qui nous amènent à agir avec circonspection. Toujours est-il que je viens de fêter mes seulement 31 ans et que je me retrouve à écrire ce genre d’articles d’une pondération ennuyante, alors que l’an dernier, à la même époque, je me sentais pousser des ailes en criant à qui voulait bien l’entendre que 30 ans était le nouveau 20. Que s’est-il passé cette dernière année ? Eh bien je crois que j’ai testé ; ma capacité à m’envoler, à me passionner, à me débrider, à jouer. Parfois à perdre, parfois à gagner. Ce fut amusant, mais ça ne l’est plus tant. Aujourd’hui, je prends le temps et j’apprends à attendre. Que l’été finisse par arriver, et que mes fleurs puissent enfin exister.

N.B. : Si vous trouvez que je deviens vieille et fatigante et que ça se caractérise notamment par beaucoup trop de termes de jardinage dans cet article – même métaphoriques – sachez que vous avez raison. Mon récent intérêt pour les plantes, les fleurs et les petits râteaux pour tasser la terre dans les pots m’inquiète autant que vous.

Le pouvoir et les envies

Comme une subite et dérangeante envie de faire pipi au milieu du Salar de Uyuni, j’ai l’envie indomptable aujourd’hui de vous partager ma réflexion concernant la notion de pouvoir. Et plus particulièrement du verbe pouvoir que l’on utilise vraisemblablement à mauvais escient. La réflexion m’est venue dans la douche hier à 12h20, après avoir littéralement cru que la fin de ma vie était proche. J’ai passé une heure difficile dans un cours de boxe, ou peut-être était-ce une journée entière, tant j’ai souffert. J’ai légitimement pensé que je n’arriverais pas au bout. Force est de constater, puisque j’écris actuellement frénétiquement ces lignes en buvant un smoothie aux fruits rouges, que je suis bel et bien arrivée au bout, même si mes doigts tremblotent en tapant sur mon clavier.

Je ne tiens pas en planche plus de 30 secondes à la fin de l’entraînement de boxe. Je préfère m’échouer lamentablement sur le ring, sur le ventre, les bras écartés et face contre terre, pendant que tout le monde force une dernière fois. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence et arrêter de m’auto-flageller ; je suis bien plus capable que ce que pensais être capable de faire.

Combien de fois dans ma journée m’entends-je dire que je ne peux pas, que ce n’est pas possible ou du moins trop compliqué. Combien de fois dans ma journée, me mets-je donc des barrières psychologiques, précisément là où il n’y en a pas ? Je suppose que c’est rassurant de ne pas toujours tout pouvoir, de se fixer des limites, d’invoquer la facile complexité des choses et des situations, afin de rester confortablement dans un cadre pré-auto-établi, par nous, par la société, par ce que les autres nous renvoient de nous-mêmes ou par ce qui est attendu de nous. L’objet de cet article n’étant pas, une énième fois, d’aborder le vaste sujet de ce que la société exige des robots des humains que nous sommes, je vais tenter de me concentrer sur les choix et les opportunités du quotidien qui inondent nos champs des possibles. Pas que je ne puisse pas, que ce ne soit pas possible ou que ce soit trop compliqué de mettre en cause la société et les autres ; simplement, je n’en ai pas envie. C’est là toute la subtilité que j’y vois et tout le sens que je veux donner à ces quelques lignes.

Je fais partie de ces personnes pénibles, celles qui pensent que l’envie réelle est le moteur de tout. Je suis d’ailleurs, moi-même, un très mauvais exemple pour me permettre de l’ouvrir à ce sujet ; j’ai mis précisément 5 mois à traîner mon arrière-train jusqu’à un cours de sport, après me l’être noté dans mon iCal quasiment tous les jours comme « truc à faire ». Mais mes récentes prises de conscience et le dur travail fait au quotidien d’un commun accord avec moi-même, me donnent envie de partager, grandeur d’âme m’habitant, ces quelques bribes de réflexions.

Parc Lafontaine sous la neige, Montréal

En cherchant bien, on peut voir une belle métaphore sur cette photo. (Parc Lafontaine, Montréal, mars 2017)

La question s’est pas mal promenée dans les abîmes de mon esprit ces dernières semaines. La conclusion de ces élucubrations, c’est que derrière le « je ne peux pas », se cache souvent un « je n’ai pas envie », qu’on pourrait aisément parfois accompagner d’un gros mot. Un « putain, j’ai pas envie » ou un « j’ai tellement pas envie, bordel » permettent souvent d’exprimer le fond de notre pensée, tandis qu’un simple et mystérieux « je ne peux pas » laisse place à mille et une interprétations possibles pour l’interlocuteur. Ce dernier va vraisemblablement s’imaginer, comme le suggère notre ami Larousse, que l’on n’a pas la possibilité, les moyens physiques, matériels, techniques, intellectuels, psychologiques, etc, de faire quelque chose. Il faut cependant admettre qu’il est délicat de répondre à quelqu’un qui nous propose un verre ou un resto : « non merci, j’ai zéro envie ». Alors on prétexte, préférablement, notre capacité à, ou notre pouvoir de.

Jusque là, je n’ai pas tant de problème avec l’idée. Étant relativement susceptible, je dois avouer préférer savoir (ou croire) que la personne à qui je propose de venir jusqu’à moi a vraiment une impossibilité vitale, plutôt qu’une envie mitigée. Auquel cas, cette personne devrait, malheureusement pour elle, sortir de ma vie sans autre forme de procès. Je vous laisse décider si vous souhaitez voir ici un amour-propre démesuré ou un second degré décapant.

Ce qu’il faut préciser dans toute cette histoire, c’est que je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit toujours d’une question de flemme ou de non-motivation. Loin de là. Mais lorsque je réponds « non » à une invitation, parce que j’ai prévu d’aller au yoga ce soir-là (ma façon de vous glisser subrepticement que je fais également du yoga – quelle merveilleuse et sportive personne je suis), je ne peux pas parce que j’ai choisi de faire autre chose. Si Pénélope Cruz me proposait une date le même soir, croyez-moi, je trouverais un arrangement pour le yoga. Une question d’envies et de choix, vous disais-je.

Le véritable problème, à mon sens, avec tout ça, c’est que cela s’applique dans toutes les sphères et dimensions de notre vie. De la proposition de café la moins sexy du monde de Kevin, l’insignifiant voisin d’en face, à nos envies, rêves, et désirs les moins avoués. Par exemple, je rêve de partir explorer le reste du Canada jusqu’en Alaska, à bord d’un T1 Westfalia pour une durée indéterminée, mais je choisis de rester au Québec, dans mon travail, dans mon appart, et d’acheter des lampes en forme de cactus à 160$. Je pourrais choisir mon T1, mais ça demande de la recherche, de l’argent, du temps, du courage, de la détermination, et en ce moment, j’ai juste envie d’aller au travail, de râler parce qu’il faut aller au travail, et d’acheter des lampes cactus pour mon appartement. Le point, c’est qu’il faut simplement assumer nos véritables envies – même éphémères – et arrêter de tout mettre sur le dos de notre capacité à faire les choses et de notre pouvoir de les faire. Mon amie Audrey vous dirait que des limites à nos envies réelles, il y en a peu. Je vous le dis aussi, je ne me sens jamais autant vivante que lorsque j’écoute une envie profonde, même irraisonnable. Surtout irraisonnable, en fait. Et lorsque mes envies irraisonnables et mes envies plus raisonnées entrent en conflit parce qu’elles se manifestent en même temps, alors ça donne lieu à ce genre d’articles.

Certains viendront me dire – moi la première, sans doute, si je n’étais pas en train d’écrire ces lignes – qu’il n’y a pas qu’une simpliste question d’envie, dans la vie. Tout un tas d’autres émotions viennent s’immiscer jusque dans notre peau et sous nos ongles pour nous empêcher de faire et d’agir ; au hasard, je vais citer la peur. Ceci est juste un hasard. Mais parlons-en une prochaine fois, si vous le voulez bien. Toujours est-il que parfois, moi, j’ai envie de dépasser ma peur. Parfois non. Mais parfois oui, et ça marche.

Pour clore cet article sans queue ni tête, j’aimerais préciser à qui de droit que j’ai juste fait deux cours de yoga, en réalité. Vous ne pensiez quand même pas qu’en trois semaines j’allais me transformer en cet être abject et suffisant qui ne parle plus que de sport, et qui ponctue désormais ses phrases par des Namaste jamais bien placés ? Bon. Et des cours, j’en ai fait juste deux, parce que je ne pouvais pas y aller plus tôt. Non, avant ça, je ne l’avais juste pas choisi. Je n’avais juste pas envie.

Vivre ailleurs pour être plus près de chez soi

Ce que je m’apprête à dire est assez étrange, mais les « expatriés » et autres personnes vivant ailleurs que dans leur pays d’origine m’appuieront peut-être. S’ils ne m’appuient pas, je me verrai contrainte de reconnaître que c’est encore le résultat de l’une de mes réflexions trop intenses sur la vie, le sens de la vie, et le sens du sens de la vie.

Ça fait maintenant plusieurs années que j’ai quitté la France, après un tour du monde, de nombreuses pérégrinations pour tenter de donner du sens à mon retour, et une installation au Québec, il y a déjà un peu plus de deux ans. La vie en France me semble être désormais à mi-chemin entre le fantasme et l’écoeurement. Quand je croise un Français à Montréal (et on s’entend bien que ce ne sont pas les opportunités qui manquent), on se met fatalement à parler de la France. Les Français qui évitent le sujet me semblent généralement assez hypocrites et quelque peu arrogants ; comme s’ils étaient au-dessus de leur expatriation, comme s’ils étaient là depuis suffisamment longtemps pour avoir oublié que dans le fond, ils étaient Français, ET NON QUÉBÉCOIS, MON AMI, alors redescends d’un étage.

La ville de Québec en hiver

La ville de Québec en hiver

Même si on a une réputation très discutable un peu partout dans le monde, je dois reconnaître que je suis fière d’être Française. Mais nuançons tout de même, « fière » est peut-être un peu exagéré – vous m’excuserez, c’est actuellement la nuit et je sais parfois être un peu intense quand le soleil est couché depuis plus de 7 heures. Je n’ai en tout cas pas honte d’être Française, car en France, on mange bien, on est capable de trouver un vin dégueulasse avec raison sans être oenologue pour un sou, on n’est pas farouche face à un fromage qui sent la mort – on trouve même ça surprenamment attirant – et surtout, même si on est globalement très mauvais en anglais, on sait situer, au moins approximativement, bien des pays du monde sur une carte. Ce n’est pas toujours le cas des habitants de vastes pays comme le Canada et les États-Unis, qui ont déjà quelques autres chats à fouetter avec leurs 1001 provinces et états, on ne leur en voudra donc pas, même si ça me heurte avec violence quand je raconte une anecdote de voyage et qu’on pense que le Népal est en Afrique. Mais passons.

Spa Finlandais de Laval

Spa Finlandais de Laval, Québec

L’autre jour, je disais à un ami que je n’avais jamais été aussi proche de ma famille que depuis que j’étais partie. Là encore, c’est assez inexact, et j’avais pris un raccourci pour avoir vraisemblablement la flemme de développer davantage. En réalité, je ne vois pas mes neveux grandir et je suppose que de faire des Skype avec leur vieille tante fatigante toutes les 2 semaines pour me tenir à jour sur leur vie, l’évolution de leurs goûts, et leurs bêtises inavouables ne les excite guère. Mais ce qui est certain, c’est que je suis bien plus en contact avec mes parents ou mes soeurs que lorsque je vivais en France et que je pouvais littéralement les voir « quand je voulais ». Mais quand je me penche sur la question (et Dieu sait que je me penche souvent jusqu’à presque tomber), je réalise que c’est ainsi pour tout ce qui est en lien avec mes origines, mon enfance, mon passé, mes racines, bref, avec qui je suis. Et donc avec la France. Ici, on vit au rythme des saisons qui savent tout à fait être odieuses si elles le décident (je fais principalement référence à l’hiver, vous m’aurez comprise). Et l’hiver, ici, on patine, on ride, on glisse, on se bat contre ses escaliers pleins de neige le matin, contre les trottoirs glacés, contre les orteils qui piquent, le nez qui coule, les cils qui gèlent et les doigts qui menacent de tomber. Ici, en hiver, on profite de paysages lunaires, du spectacle de la neige qui n’en finit plus de tomber, des possibilités de jouer à nouveau dehors comme des enfants, même quand il fait -20°. Puis, on pense avec émotion à nos shorts et à nos pieds nus, on pense à l’été qui nous semble, d’un bord, un lointain souvenir, et de l’autre, un rêve presque inaccessible. Et au milieu de ce tableau apocalyptiquement froid, il y a moi, et mon état littéralement de TRANSE lorsque j’entends un morceau des Gipsy Kings, ou même seulement quelques accords de flamenco, y compris quand il s’agit d’une douteuse chanson de Kendji Girac. Tout se décuple, et je deviens alors capable de pleurer en regardant une vidéo YouTube de The Voice Kids quand une petite fille reprend Andalouse. DON’T JUDGE ME.

Comme si le fait d’être aux antipodes météorologiques d’où je viens me faisait exploser à l’intérieur quand les éléments s’entrechoquent. Comme s’il fallait que je justifie à moi-même le fait de vivre ici, d’être à mille lieues de ce qui m’a toujours semblé être « la maison », et de pourtant être heureuse.

Hiver au Québec

Montréal / Montréal / Chicoutimi

Je ne me suis jamais sentie aussi Française que depuis que je ne suis plus en France, non seulement parce qu’on me le rappelle – volontairement ou non – tous les jours, mais parce qu’en plus, chaque matin, je réalise que rien de ce que je vis n’est habituel : les saisons, la bouffe, la culture, le « parlé ». J’ai vécu 26 ans en France, c’est en France que je me suis construite, que j’ai défini cette première vision du monde qui restera toujours quelque part en moi, bien que l’on mûrisse et que l’on aiguise son regard sur la vie avec les années, les voyages, les rencontres et les événements. Même si je vivais 26 ans encore ailleurs dans le futur, je ne serai jamais autre chose que Française, une Française du Sud qui a passé ses premières années d’adulte à Paris ; sans doute les plus déterminantes. Mes référentiels sont toujours là-bas, à mi-chemin entre les deux villes. À mi-chemin également entre les racines pied-noires et espagnoles de mon père, et les montpelliero-bretonnes de ma mère. À mi-chemin entre mes rêves d’enfant et ma réalité d’adulte.

Le sujet de l’identité géographique me fascine. Et même si je ne me sens pas réellement chez moi au Québec parce que je dis putain et pas esti, je ne me suis jamais autant sentie proche du chez moi qui est en moi. Il faut aussi dire que la distance fait oublier les aspects détestables de la France, les esprits fermés qui y prennent un peu trop la parole à mon goût, et les mentalités qui ne laissent pas suffisamment de place à chacun d’être qui il est. Je ne suis pas sûre que le bon vin à prix abordable, les planches de charcuterie-fromage des bars parisiens, les abonnements UGC illimité, les surgelés Picard, le savon de Marseille, la Féria de Nîmes, le chant des cigales jusqu’en septembre, et le champagne que l’on sort au moindre événement comme une excuse, puissent me permettre de passer au-dessus de ce qui m’agace et me blesse en France. J’y réfléchis encore. En attendant, je profite avec délectation de ces moments bénis que sont mes retours au pays, comme un retour aux sources. Je redécouvre ce qui a été toujours la norme pour moi, avec mes yeux de fille qui a fait de cette normalité une exception, pour ne pas être écoeurée au quotidien et voir la vie autrement. Et la bonne nouvelle, c’est que tout cela m’enrichit considérablement. Peut-être que si un jour, je quitte le Québec, pour un autre ailleurs ou pour rentrer en France, je frémirai en entendant un morceau des Colocs, de Jean Leloup, de Louis-Jean Cormier ou de Safia Nolin. Parce que jour après jour, ils s’immiscent un peu plus dans ma vie en entrant par mon iPhone et mes réflexes d’écoute lorsque je travaille, tout juste après Manu Chao et un peu avant Edith Piaf ou Jacques Brel. Cette mixité musicale, comme la mixité culinaire qui consiste à acheter du roquefort à 8$ et à manger du fromage en grain comme si cette texture était normale, deviennent peu à peu une nouvelle norme. Ma nouvelle norme. Celle d’une fille qui n’est pas d’ici, mais qui n’est plus vraiment là-bas non plus.

30 ans est le nouveau 20

Je ne sais pas à qui je dois ce titre exactement mais je l’en remercie de tout mon coeur car il met du soleil sur mon trentième anniversaire. Cette révélation fut la conclusion d’une discussion entre une amie-déjà-trentenaire et moi-même, lors d’une certaine journée ensoleillée d’août dans les rues de Paris, alors que nous buvions du rosé sans glaçon à 3h de l’après-midi sur une terrasse du 19ème. En citant, me semble-t-il, l’une de ses amies, elle m’avait annoncé, victorieuse et emplie d’espoir, que « 30 ans était le nouveau 20 », parce qu’aujourd’hui, à 30 ans, on peut être les rois du monde, comme nos parents pouvaient précisément l’être à 20 ans. Aujourd’hui, à 30 ans, on peut accomplir bien d’autres choses que ce à quoi on se croyait destinés lorsque l’on imaginait notre vie d’adulte 15 ans plus tôt. On peut entreprendre, voyager, étudier à nouveau, se planter, et changer de cap. Encore et encore. On peut décider que ces expériences-là nous aident à nous connaître davantage et à construire notre avenir sur des bases qui nous sont propres, et pas sur celles que nos familles, écoles, contes et dessins animés nous ont inculquées – en le voulant ou non – parce qu’après tout, c’était « comme ça » qu’il fallait faire les choses. Évidemment lorsque j’étais plus jeune, comme bien des personnes de sexe féminin, j’imaginais qu’à trente ans, j’aurais un mari, des enfants, une maison, une balançoire et un chien. Je me voyais avec des vêtements d’adulte, des chaussures d’adulte, du rouge à lèvres d’adulte, beaucoup d’assurance, de sérénité et bien entendu, la science infuse. Parce que c’était ça, pour moi, être adulte. Je n’ai, en réalité, aucun mari, aucun enfant, pas plus de chien que de maison. Je porte des Converse 80% du temps, je mets du rouge à lèvres en soirée que je dépose sans délicatesse aucune sur les goulots de mes bières que je bois sans soif ; je n’ai que peu d’assurance et une sérénité – toute relative – un jour sur deux, tandis que je travaille durement à acquérir cette science infuse à la lumière de Wikipedia, ce qui donc, on s’entend, m’amène assez loin du compte en matière d’érudition suprême. Je suis, en somme, aussi imparfaite que la naïve perfection que je visais à 15 ans. J’ai parfois la sensation d’être une éternelle adolescente, sempiternelle amoureuse de l’amour, attendant inlassablement que la sagesse de l’âge adulte me tombe dessus. Mais je crois pourtant être devenue adulte le jour où j’ai compris que les adultes pouvaient et savaient très bien se comporter comme des enfants, et quand j’ai réalisé que vivre quelque chose, ce n’était pas du tout pareil que d’avoir envie de le vivre. Je pense que devenir adulte, c’est réaliser que l’on fait les choses pour soi et que la pression sociale, effroyable ventouse à conventions et à normes qui se veulent rassurantes, ne nous amènent à nous réaliser ainsi que si c’est ce que nous voulons vraiment. Au moment où la plupart de mes amies d’enfance se mariaient et décidaient d’enfanter, je me confrontais à moi-même et découvrais certaines de mes limites – parfois surprenantes – au fin fond d’un hôtel lugubre de Katmandou. Je n’ai rien fait de ce que j’avais prévu à 15 ans, mais je m’apprends encore, en me trompant et en tombant de toute la hauteur de mes certitudes qui s’évaporent jour après jour pour laisser place à qui je suis.

Je n’ai aucune fin pour cet article, aucune « phrase préconçue à la Steve Jobs » comme j’aimais en sortir aux trentenaires paumés de mon entourage, lorsque je n’étais qu’une vingtenaire candide et moralisatrice ; je prends aujourd’hui toute la mesure de leur inutilité. Je ressens parfois de la tristesse en réalisant que je n’ai jamais (pas encore ?) concrétisé ces choses « classiques » et sécuritaires dont certains de mes amis ont déjà coché les cases. Mariage, check. Bébé, check. Maison, check. Mais parfois, je ressens la timide fierté d’avoir (déjà ?) fait des choses que certains ne pourront peut-être jamais faire. Je n’ai aucune idée de ce que l’avenir me réserve, peut-être ne cocherais-je jamais toutes ces fameuses cases, mais je pourrais au moins affirmer avoir fêté mes 30 ans dans un incroyable vent de liberté, au coeur d’une tempête d’émotions qui tantôt fout des claques, tantôt donne des ailes. Peut-être est-il temps d’accepter cette dualité. Car 30 ans, c’est le nouveau 20 et c’est préférer prendre les chemins de traverses, les routes sinueuses, et les petites rues pavées, plutôt que les autoroutes et voies goudronnées. Parce qu’il faut se le dire, c’est sur les plus petits chemins que l’on se créé les meilleurs souvenirs, que l’on tire les meilleures photos, et que l’on y laisse, bien sûr quelques plumes – mais finalement avec émotion et presque plaisir, parce que ce sont ces plumes manquantes qui font bel et bien qui l’on est vraiment. Joyeux 20 ans !

Je pense donc je fuis

L’essentiel de l’intrigue est dans le titre. Je pense trop, je réfléchis sans arrêt, et souvent, j’aimerais bien un break d’activité cérébrale. J’ai tendance à imaginer que ces intenses phases de remises en question seraient plus supportables en étant ailleurs. Cet Ailleurs, je l’idéalise au quotidien, me remémorant des souvenirs de mon voyage autour du monde, des souvenirs de mes week-ends à droite puis à gauche, des souvenirs de mes visites chez mes amis vivant ici ou là-bas, toujours dans des endroits choisis aux meilleures périodes de l’année. De toute évidence, il est relativement idiot d’aller en Corse en plein mois de juillet quand on a l’opportunité d’y aller en juin ou en septembre, loin de l’excitation touristique et des plages surpeuplées. Alors fatalement, l’Ailleurs est souvent bien plus excitant que le quotidien. Et si on peut être tenté de faire de l’Ailleurs son quotidien, il semblerait que quoi qu’il arrive, la composante principale faisant du quotidien le quotidien, nous ramènera toujours à quelque chose de parfois pénible et chronophage. Récemment, j’ai eu envie d’aller voir ailleurs, non pas pour vérifier si j’y étais (j’ai bien compris qu’il fallait que j’arrête de faire ça), mais simplement pour changer d’air, et notamment pour respirer celui de la mer.

Pêcheur à Gesgapegiag, Gaspésie, Québec

Pêcheur à Gesgapegiag

Malgré un sournois mal de mer découvert en dépit de ma volonté dans un speed boat entre Bali et Gili Air, la mer a toujours fait partie de ma vie. Les vacances à Carnon – moche mais néanmoins attachante petite station balnéaire héraultaise – chez mes grands-parents, l’été sur la Côte d’Azur chez ma marraine, les innombrables cours de voile à l’Île de Ré ou en Corse… Et n’oublions pas les tentatives (désespérées) d’essayer d’être aussi bronzée que mes congénères sudistes chaque année dès le mois de mai de mes années collège et lycée ; car ces tentatives, elles aussi – faisant fi d’un éventuel cancer de la peau – ont largement contribué à faire de moi une véritable Méditerranéenne. Sans bronzage et sans accent du Sud, certes, mais j’aime bien les légumes grillés au barbecue avec de l’huile d’olive et du sel de Camargue si jamais on attend de moi une quelconque justification. Bref, la mer m’apaise et m’adoucit, si bien que durant mes 6 années de vie à Paris, j’étais obligée d’aller régulièrement rendre visite à la Seine, cherchant en vain à écouter le bruit des vagues que j’espérais entendre à chaque incursion.

Paris et la Seine

Paris et la Seine

Puis j’ai atterri à Montréal.
À Montréal, il y a le fleuve Saint-Laurent. J’ai alors, depuis mon arrivée au Québec, réussi à combler ce manque quasi-viscéral (sans exagération aucune) en allant réciter quelques alexandrins à mon subconscient dans le Vieux-Port, tout en guettant le lointain. Mais un fleuve quand on aime la mer, c’est comme un vulgaire salami quand on s’attend à un bon fouet catalan. Frustrant.
Alors, je suis partie en Gaspésie.

Le rocher percé vu de la plage, Percé, Québec

Le rocher percé vu de la plage

En Gaspésie, il y a l’une de mes amies, une Québécoise rencontrée à Paris. Elle me parlait souvent de sa région natale comme d’un endroit calme et serein. Je n’imaginais pas à quel point. En Gaspésie, j’ai découvert une simplicité que j’avais oubliée, un silence apaisant, et surtout, le Saint-Graal pour la citadine exaspérée que je suis, pas de circulation et une seule route principale qui fait le tour de la péninsule (no Google Maps needed, YOLO). Techniquement, en Gaspésie, c’est aussi un peu le fleuve que l’on admire lorsque l’on se rend sur la plage. Il faut aller à Percé, tout à l’est, pour prétendre être « au bout du monde », ce qui là encore est inexact, car quelques centaines de kilomètres encore à l’est, l’île de Terre-Neuve – aussi jolie soit-elle – nous sépare toujours de l’Atlantique. Mais qu’importe, c’est précisément à Percé que j’ai ressenti cette plénitude en admirant les eaux agitées, et c’est exactement à cet instant-ci que j’ai enfin compris pourquoi j’aimais tant la mer. Elle m’inspire autant qu’elle m’affole ; elle m’attire autant qu’elle m’effraie. Je crois que de me sentir sur la terre ferme, si près de l’eau, si près de ce mystérieux et immense trou bleu foncé, me donne ce si précieux sentiment de sécurité.

Le mirador du rocher percé

Le mirador du rocher percé

Hormis la mer et ses sublimes paysages découpés, la Gaspésie est également une région très préservée, notamment des grandes chaînes de restauration puisque je n’ai croisé qu’un seul MacDo et deux Tim Hortons, là où l’on en croise généralement vingt sur une même distance, ailleurs dans la Province. On trouve des fermes et des produits locaux, des cafés et fast food indépendants, des restaurants avec 6 tables et un menu de saison. Les gens sont simples, chaleureux et détendus, et bien entendu, j’idéalise les Gaspésiens au même titre qu’une éventuelle vie là-bas puisque ça fait tout bonnement partie de moi. Mais les petites maisons victoriennes et leur terrain de 4 hectares avec vue sur la baie, ça fait malgré tout son petit effet.

Enfin, en Gaspésie, j’ai pu trouver quelques similitudes avec des lieux chers à mon coeur pour leur identité très marquée, ainsi que pour la richesse de leur histoire et de leur culture. D’abord une influence basque que l’on ne peut négliger, tout particulièrement à Paspébiac où les Basques français ont débarqué (entre autres lieux) pour vivre de la pêche à la morue (entre autres choses). C’était au 16ème siècle. Et aujourd’hui, un peu moins de 400 ans plus tard, on retrouve des édifices blancs et rouges qui contribuent grandement à l’identité-même du Pays Basque. Un sentiment à la fois déconcertant et fascinant. Pour la 3ème fois dans cet article, je vais encore citer la Corse, une île dont je suis tombée amoureuse au cours de mon adolescence et de mes années Caramail, mais ça, on en parlera une prochaine fois. Sur les la route de Gaspésie, chaque panorama que dévoilait chaque virage ou chaque côte, c’était un peu de Nonza dans le Cap Corse. Retrouver des émotions déjà vécues dans un endroit inconnu, cela donne une autre dimension à la découverte… Il y a toujours du bon à se sentir déraciné, sans repère, vulnérable, étranger, mais qu’est-ce qu’il est bon de pouvoir faire des ponts entre des lieux si éloignés et parfois, si radicalement opposés.

Route du Cap Corse

Route du Cap Corse

On qualifie régulièrement un lieu de paradisiaque, souvent grandement à tort car on en a découvert qu’une infime partie. C’est en l’occurrence mon cas ; je verrais probablement les choses différemment en plein mois de janvier par -35° et sous 30 cm de neige. Mais pour être tout à fait honnête, ça m’est bien égal qu’un paradis existe quelque part. Je suis en revanche heureuse de constater, par les temps qui courent, qu’il y a encore des places en ce monde où l’on peut se sentir serein. La Gaspésie est l’un de ces endroits, parce que ses paysages sont stupéfiants et parce qu’il y règne une atmosphère unique, que je n’avais jamais ressentie avant d’y mettre un pied. C’est peut-être lié à la mer, aux paysages découpés qui me font penser à la Corse ou à l’héritage basque de Paspébiac, peu importe ; ce qui est certain, c’est qu’à force de chercher ailleurs, on finit toujours par faire le tour de nous-même et par retrouver ce qui fait partie de nous, de nos racines, et de nos souvenirs. Encore une fois, nous sommes en nous. Là-bas, ici, chez moi.

Cascapédia-Saint-Jules, Gaspésie, Québec

Le calme absolu de Cascapédia-Saint-Jules

Toutes mes photos de Gaspésie sont par ici, et bien entendu ©opyrightées.

Faut-il être égocentrique pour avoir un blog à son nom ?

Afin de s’éviter tout suspens inutile, la réponse est oui.

Ces derniers temps, on entend à tout va que l’égocentrisme est un fléau de notre génération. Les selfies, nés en – environ – 2008 après Jésus Christ, en seraient la preuve formelle. Hâtons-nous de le penser, jetons la faute sur les Y et les Z, ces générations au regard perdu dans leur smartphone, cherchant d’irréfutables arguments pour se défendre sur YouTube. Cela me fait vaguement ricaner. Il y a tout un tas de trucs que je serai la première à affirmer à propos de ma génération, comme le fait que nous vivons dans une logique de plaisir instantané ou que nous nageons au beau milieu d’une mer polluée par la désinformation permanente la plus totale et que ce soit, pour la plupart d’entre nous, devenu relativement et tristement la norme. Là où je ne suis pas d’accord, c’est à propos de cet égocentrisme soi-disant propre à cette génération géniale mais ô combien critiquée que nous sommes.

Nous sommes tous égocentriques, et nos parents l’ont été avant nous. D’après le Larousse, l’égocentrisme est un nom masculin. Toujours d’après le Larousse, il s’agit d’une tendance à ne considérer que son point de vue et ses intérêts propres. Le brillant et digne d’intérêt magazine féminin Cosmopolitan ajoute que l’égocentrisme ne coupe pas de la relation à l’autre, mais il la biaise. Car l’égocentrique s’intéresse à l’autre mais par le prisme de sa propre personne. J’ai trouvé cela intéressant, car j’ai immédiatement pensé à cette copine de CE1 dont je tairais le nom car – pour une sombre raison que j’ignore – elle fait toujours partie de mes contacts Facebook. Sa technique était d’avoir le plus de copines possible, et d’être la « meilleure amie de la galaxie », et ce pour chacune d’entre nous. Selon cette logique plus que douteuse d’enfant de 7 ans dont je garde un souvenir très amer, elle m’avait donné un jour son Polly Pocket « reine de l’océan », me déclarant de façon métaphorique son amitié la plus loyale. Deux jours plus tard, elle m’a demandé de le lui rendre, sa mère étant étonnamment réticente à ce brillant projet, qui consistait à distribuer tous ses jouets dans la cour de récré. Ma psychologie de comptoir 2.0 m’amène alors à défendre l’idée que cette petite peste cherchait à conquérir le coeur de potentielles groupies, afin de mieux se mettre en valeur auprès de son harem de copines. Nous étions en 1993, et Facebook n’existait pas, pas même dans l’imagination de son créateur qui, lui aussi, jouait encore dans les cours de récré.

L’égocentrisme n’est pas né avec la génération Y. En revanche, je reconnaîtrai avec un engouement non dissimulé que l’égocentrisme est exacerbé par les réseaux sociaux, et de façon plus générale par le web 2.0 dont la merveille qu’est l’outil « blog » fait partie. Mais l’égocentrisme n’est pas le seul à avoir été exacerbé par nos outils du 21ème siècle ; la connerie humaine aussi. L’empathie également. On a tous été capable de faire ce duck face que l’on juge sans pitié aujourd’hui, mais on est également capable de donner 10 euros pour une campagne de crowdfunding afin d’aider une famille à acheter du matériel pour son petit garçon handicapé. Si l’on est capable de choses ridicules, risibles, et discutables, on l’est également de belles choses, sur les réseaux sociaux. Mais comme dans la vie, on choisit souvent de pointer du doigt le très laid.

Alors oui, il y a une part d’égocentrisme à créer un blog à son nom. Comme il y a une part d’égocentrisme à vouloir écrire pour être lue, chanter pour être entendue, parler pour être écoutée. Il y a une part d’égocentrisme à vouloir être likée, commentée, retwittée, comme il y avait une part d’égocentrisme il y a 100 ans chez nos arrière-grands-parents. Il y a finalement une part d’égocentrisme à exister. Et c’est à travers ce nouveau blog que je vais venir chercher de l’adhésion auprès d’un public que je ne connais pas nécessairement, c’est aussi à travers ce blog que je vais mettre des idées à nu, que je vais tenter de confronter des points de vue, et de livrer sans aucune pudeur, ou à peine, ce qui me trotte dans la tête, me choque, m’agace ou m’interpelle. Je parlais dans cet article mettant en lumière le besoin que j’ai, à l’approche de mes 30 ans et 3 ans après, de faire le deuil de mon tour du monde ; j’ajouterai alors au passage que j’ai décidé d’accepter ces petits éléments – que l’on qualifierait aisément de défauts – qui font de moi un être humain et non un robot.

N.B. : Je suis également égocentrique sur Twitter et Instagram.
N.B. 2 : Changeant d’avis comme de chemise, j’aurais pu appeler ce blog autrement, mais mon prénom et mon nom si sympathiquement donnés par mes parents ne changeront, eux, a priori jamais. Puis « blogdunefillequiditdestrucs.com », c’était déjà pris. Too bad.